samedi 9 janvier 2016

"Le monde la vision" Kathy Acker

Chers rêves,
Vous seuls comptez. Vous êtes mon espoir et je vis pour vous et en vous. Vous êtes sauvagerie et folie, les couleurs, les parfums, la passion, les événements qui adviennent. Vous êtes les choses pour lesquelles je vis. s'il vous plaît, faites-moi passer de l'autre côté.
Les rêves aident le monde de la vision à libérer notre conscience.
Les rêves en eux-mêmes ne suffisent pas à détruire la couverture de la morosité.
Les rêves auxquels nous donnons le droit de nous détruire nous aident à devenir des visions/à voir le monde de la vision.

Chaque jour, un outil affûté, un puissant destructeur, est nécessaire pour chasser la morosité, la lobotomie, le bourdonnement, la croyance en l'être humain, la stagnation, les images et l'accumulation. Quand nous  cesserons de croire en l'être humain, quand nous préférerons penser que nous sommes des chiens et des arbres, nous commencerons à être heureux.
Une fois que nous avons entraperçu le monde de la vision (voyez ici à quel point le langage conventionnel obscurcit : NOUS comme si les gens étaient le centre de l'activité VOYONS  ce qui est le centre de l'activité : pure VISION. En fait, NOUS sommes créés par le VISION. Y a-t-il quoi que ce soit de vrai ?) Une fois que nous avons entraperçu le monde de la vision, nous devons veiller à ne pas prendre le monde de la vision pour nous. Nous devons aller plus loin et devenir plus fous.


Kathy Acker, Sang et Sturpe au lycée, 1978, traduction  Claro, 2005, Désordres, Editions du Rocher, p.47.

Réalité et irréalité. Lovecraft

Les vagues accrurent lors leur puissance et cherchèrent à perfectionner son entendement lui découvrant sous un jour raisonnable l'entité multiforme dont son actuel fragment n'était qu'une infime partie. Elles lui apprirent que chaque figure dans l'espace n'est que le résultat de l'intersection, par un plan, de quelque figure correspondante et de plus grande dimension - tout comme un carré est la section d'un cube et un cercle la section d'une sphère. De la même façon le cube et la sphère figures à trois dimensions, sont la section de formes correspondantes à quatre dimensions que les hommes ne connaissent qu'à travers leurs conjectures ou leurs rêves. A leur tour, ces figures à quatre dimensions sont la section de formes à cinq dimensions et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux hauteurs inaccessibles et vertigineuses à l'infinité archétypique. le monde des hommes et des dieux des hommes n'est que la phase infinitésimale d'un phénomène infinitésimal - la phase tridimensionnelle de ce minuscule univers clos par la Première Porte où Umr-ay-tawill inspire les rêves des Anciens. Bien que les hommes saluent leur terre du nom de réalité et flétrissent de celui d'irréalité la pensée d'un univers originel aux dimensions multiples, c'est, en vérité, exactement l'inverse. Ce que nous appelons substance et réalité est ombre et illusion et ce que nous appelons réalité est ombre et illusion est substance et réalité.

Le temps, dirent encore les vagues, est immobile et sans commencement ni fin, qu'il ait un mouvement et soit cause cause de changement est une illusion. En fait, cela même est une véritable illusion, car, excepté pour la vue étroite des êtres vivant sur des mondes aux dimensions limitées, il n'existe pas des états tels que le passé, le présent ou le futur. les hommes n'ont l'idée du temps qu'à cause de ce qu'ils appellent le changement, mais cela aussi est une illusion.

Howard Phillips Lovecraft & E. Hoffmann Price, Through the gates of the silver key, 1933, in Démons et merveilles, traduction Bernard Noël, 1955, éditions 10-18, 1994, pp.97-98