samedi 1 février 2014

G.I. Gurdjieff par J. Parvulesco

Commençons par dire que, dans un des rares écrits réellement gurdieffiens disponibles à cette heure, c'est de la manière suivante que Nicolas Tereschenko définit la raison d'être et les bases actives de l'enseignement du maître thérapeute du Prieuré d'Avon : "Le salut ne pêut être assuré par nul autre que soi-même. Le sauveur par procuration n'existe pas" (…) L'enseignement de G.I. Gurdjieff montre que la vie dans laquelle un homme se trouve est la situation la meilleure pour procéder au travail de façon efficace et que rien n'est à changer dans son existence ordinaire et quotidienne, tout au moins dans les premiers temps. Chaque individu a reçu la vie comme un bien propre pour en faire usage, et tous les chagrins et bêtises d'un homme, tout ce qu'il y a de bon dans sa vie ainsi que tout ce qui y est désagréable, sont l'expression des besoins de cet homme particulier, besoins qui lui permettent d'acquérir une plus haute conscience. Tout ce qui lui arrive peut alimenter son moulin. Nous devons continuer à vivre d'une manière plus intense qu'auparavant, faisant bon usage de tout ce qui nous afflige aussi bien que de ce qui nous plaît en profitant de tous deux pour notre travail intérieur"
(…)

"Car il est peut-être grand temps qu'on se l'avoue : le secret assez durement soutenu mais, au bout du compte, non infranchissable de ce qui se passait au niveau des groupes d'enseignement engagés dans l'instruction libératrice , dans le déconditionnement total de soi-même n'était que la couverture extérieure du secret autrement profond, et très puissamment immuable, dont les impositions d'arrêt interdisaient tout passage vers ce qui avait lieu à l'intérieur le plus gardé, le plus inaccessible du foyer de la nébuleuse spirituelle en marche, théoriquement animée, celle-ci, par la simple et si abyssale présence, par l'être si ardent et le souffle même du grand initié d'Alexandropol, et conçue pour qu'elle ramenât l'incendie en ce monde et dans l'histoire de son sombre devenir actuel"


Jean Parvulesco, "G.I. Gurdjieff et la Fraternité des Polaires", in La spirale prophétique, Guy Trédaniel, 1986, pp. 258-260

Antonin Artaud - le Mexique et le Peyotl (1/2)



Placé à l'intersection de deux diamètres rectangulaires tracés dans un cercle - et donc censé se trouver ainsi au centre du globe du Monde, obtenu comme le Feu, par la râpe des deux bois de la racine, Ciguri-le Peyotl contient les symboles universels du chiffre 1 - les Mexicains appellent "Soleil en mouvement" ce point où tous les nombres se résorbent dans le Un - du chiffre 4, image de l'univers, et du chiffre 2, Principe de la Vie.
Les racines du peyotl sont hermaphrodites, et râper le peyotl en poudre, c'est séparer l'homme et la femme, mais pour les fondre à nouveau dans l'homme-père ni homme ni femme ; manger cette poudre c'est devenir l'Homme-Père, comme boire le sang d'un homme sacrifié à Quetzacoatl (…)
Mais l'expérience proprement cultuelle fut secondaire pour Artaud ; car plus que les antiques rites solaires, c'est le peyotl qu'il recherchait, et dans le peyotl "le secret d'un immortel levain", un moyen d'explorer l'absolue, l'illimitée Réalité ; car "Ciguri rouvre à l'âme les portes de l'éternité". Prendre le peyotl c'est être au-delà de toutes les limites humaines et connaître, "atteindre tout ce qui échappe et dont le temps et les choses nous éloignent de plus en plus". L'expérience du peyotl est une expérience intérieure. Ce voyage au Pays du Peyotl prend aujourd'hui une figure prophétique : les études toxicologiques sur le peyotl poursuivies ces derniers temps nous donnent le droit d'en faire la drogue même de l'espace surréel et de la quatrième dimension d'Einstein (…) Infini Turbulent de vides, de lézardes, de ruptures, telles sont les visions mescaliniennes.
(…)
"Et c'est au Mexique, dans la haute montagne, vers août-septembre 1936, que j'ai commencé à m'y retrouver tout à fait … Je n'allais pas au peyotl en curieux mais au contraire en désespéré … contrairement à ce qu'on pouvait croire, je n'ai jamais cherché le supra-normal. Or, je n'allais pas au peyotl pour entrer, mais pour sortir… sortir d'un monde faux. Nous vivons sur un odieux atavisme physiologique qui fait que même dans notre corps, et seuls, nous ne sommes plus libres, car cent père-mère ont pensé et vécu pour nous, avant nous, et ce que nous pourrions à un moment donné, à l'âge dit de raison, trouver de nous-même, la religion, le baptême, les sacrements, les rites, l'éducation, l'enseignement, la médecine, la science s'empressent de nous l'enlever. J'allais donc vers le peyotl pour me laver".
L'homme qui part pour le Mexique au mois de janvier 1936 est un homme qui "est né avec la tentation illimitable de l'être" , un homme qui a dit à tous : "avec moi c'est l'Absolu ou Rien". C'est un pèlerin qui, n'ayant rencontré sur les routes d'Occident que des agresseurs de l'être, des gardes du corps, des ordonnateurs de pompes funèbres, des conservateurs de culture morte, s'en va poursuivre sa quête hors de "ce monde qui n'a ni âme ni agar-agar", certain de retrouver au Mexique cette Vérité qui échappe au monde de l'Europe et que les Tarahumaras ont conservée - sa Vérité. C'est un homme, qui depuis 17 ans porte en lui l'idée de la réconciliation de l'homme, de la nature et de la vie, et qui, comme un somnambule, un voyant, un illuminé, part au début du mois d'avril vers des montagnes mal connues, dans un pays inabordable, certain d'avoir auprès des Tarahumaras la révélation de cette idée.

Danièle André-Carraz, L'expérience intérieure d'Antonin Artaud, Librairie Saint-Germain des Prés, 1973, pp. 46-50


Antonin Artaud - le Mexique et le Peyotl (2/2)


"Si incroyable que cela paraisse, les Indiens Tarahumaras  vivent comme s'ils étaient déjà morts … Ils ne voient pas la réalité et tirent des forces magiques du mépris qu'ils ont pour la civilisation.
Ils viennent quelquefois dans les villes, poussés par je ne sais quelle envie de bouger, voir, disent-ils, comment sont les hommes qui se sont trompés"
C'est aussi un Surréaliste, qui n'ayant trouvé que fort relatif le déconditionnement absolu dont parlait le Surréalisme, s'en va, décidé à trancher en lui tous les liens. C'est encore un artiste qui ne s'est pas résigné à l'échec de sa tentative théâtrale - échec intérieur, échec en ce qui concerne sa propre réalité, car Artaud demandait au théâtre autre chose qu'une réussite artistique et sociale, attendait du théâtre autre chose que cette somme de découvertes formelles et artistiques qu'il nous a laissée et dont se réclame tout le théâtre d'aujourd'hui  - échec donc pour Antonin Artaud de cette tentative théâtrale, tentative qu'il disait lui-même mystique, et c'était dire que l'Art n'était pas un jeu, mais la Vie.
(…)
Le voyage au Mexique est la réalisation d'un très vieux projet, le prolongement dans les actes d'une  idée qu'Artaud portait depuis longtemps en lui ; une étape parmi d'autres du voyage mystique d'Antonin Artaud, mais certainement la plus décisive.


Danièle André-Carraz, L'expérience intérieure d'Antonin Artaud, Librairie Saint-Germain des Prés, 1973, pp. 46-50