vendredi 21 décembre 2012

La conscience de la mort. Armando Torres sur Carlos Castaneda

« Nous sommes tellement habitués à coexister que, même face à face avec la mort, nous continuons à penser en termes de groupe. Les religions ne nous parlent pas de l'individu en contact avec l'absolu, mais de troupeaux de brebis et de chèvres qui vont au ciel ou en enfer selon leur bonne fortune. Même si nous sommes athées et ne croyons pas que quelque chose arrive après la mort, ce « rien » est générique, nous présumons que c'est le même pour tout le monde. Nous ne pouvons concevoir que le pouvoir d'une vie impeccable peut changer les choses.
« Au vu d'une telle ignorance, il est normal que l'homme ordinaire panique en ce qui concerne sa fin, et essaye de la négocier avec des prières et des médicaments, ou en s'étourdissant au bruit du monde.
« Les êtres humains ont une vision égocentrique et extrêmement simpliste de l'univers. Nous ne nous arrêtons jamais pour considérer notre destin en tant qu'êtres transitoires. Cependant, notre obsession du futur nous trahit.
« La sincérité ou le cynisme de nos convictions ne fait aucune différence, parce qu'au fond nous savons tous ce qui va se passer. C'est pourquoi nous laissons tous des signes derrière nous. Nous construisons des pyramides, des gratte-ciels, nous faisons des enfants, nous écrivons des livres ou, au minimum, nous dessinons nos initiales sur l'écorce d'un arbre. C'est la peur ancestrale, la connaissance silencieuse de la mort, qui est derrière cette impulsion subconsciente.
« Mais il y a un groupe d'êtres humains qui ont été capables de faire face à cette peur. A l'opposé des gens ordinaires, les sorciers recherchent avec avidité toute situation qui les emportera au delà de l'interprétation sociale. Quelle meilleure opportunité que leur propre extinction ! Grâce à leurs fréquentes incursions dans l'inconnu, ils savent que la mort n'est pas naturelle ; elle est magique. Les choses naturelles sont sujettes à des lois, mais pas la mort. Mourir est toujours un évènement personnel, et pour cette seule raison, c'est un acte de pouvoir.


La Muerte - Musée d'anthropologie de Mexico. Source : Wikipédia

« La mort est le portail de l'infini. Une porte faite à l'exacte mesure de chacun d'entre nous, à travers laquelle nous passerons tous un jour, retournant à notre origine. Notre manque de compréhension nous pousse à la voir comme un réducteur commun. Mais non, il n'y a rien de commun en elle ; tout ce qui la concerne est extraordinaire. Sa simple présence donne du pouvoir à la vie et concentre les sens.
« Nos existences sont faites d'habitudes. A la naissance, nous sommes déjà programmés en tant qu'espèce, et nos parents se chargent de nous conformer avec ce programme en nous conduisant vers ce que la société attend de nous. Mais mourir n'est une routine pour personne, parce que la mort est magique. Elle vous fait savoir qu'elle est votre inséparable conseillère, et vous dit : « Sois impeccable ; ton unique option est d'être impeccable. »
Une jeune femme, qui prenait part à la conversation, était visiblement émue par ses paroles, et lui dit que la présence obsessionnelle de la mort dans ses enseignements était un détail qui contribuait à les assombrir. Elle aurait souhaité qu'ils soient soulignés avec plus d'optimiste, qu'ils soient plus focalisés sur la vie et ses réalisations.
Carlos sourit et répliqua :
« Oh cœur tendre ! Tes paroles montrent un manque d'expérience de la vie. Les sorciers ne sont pas négatifs, ils ne cherchent pas la fin. Mais ils savent que ce qui donne de la valeur à la vie est d'avoir un objectif pour lequel mourir.
« Le futur est imprévisible et inévitable. Un jour, tu ne seras plus là, juste comme ça, tu seras partie. Sais-tu que l'arbre de ton cercueil a probablement déjà été coupé ?
« Pour le guerrier et pour l'homme ordinaire, l'urgence de vivre est la même, parce qu'aucun d'eux ne sait quand il fera son dernier pas. C'est pour cette raison que nous devons être attentifs à la mort, elle peut nous sauter dessus depuis n'importe quel coin. J'ai connu un type qui monta sur un pont pour uriner sur une voie électrifiée au passage d'un train. L'urine toucha les câbles de haute tension, il prit une décharge électrique et fut réduit en cendres sur place.
« La mort n'est pas un jeu, c'est une réalité ! Sans la mort, il n'y aurait aucun pouvoir dans ce que font les sorciers. Elle vous implique personnellement que vous le vouliez ou pas. Vous pouvez être cyniques au point d'abandonner les autres topiques de l'enseignement, mais vous ne pouvez pas vous moquer de votre fin, parce qu'elle est au-delà de votre pouvoir de décision, et elle est implacable.
« Le convoi du destin nous emportera tous, sans distinction. Mais il y a deux genres de voyageurs ; les guerriers qui peuvent partir avec leur totalité, parce qu'ils ont affiné chaque détail de leur vie, et les gens ordinaires, avec des existences ennuyeuses, sans créativité, dont l'unique espoir se trouve dans la répétition de leurs stéréotypes jusqu'à la fin ; des gens dont la fin n'aura aucune différence, qu'elle arrive aujourd'hui ou dans trente ans. Nous sommes tous là, attendant sur le quai de l'éternité, mais tout le monde n'en est pas conscient. La conscience de la mort est un art majeur.
« Lorsqu'un guerrier met fin à ses routines, quand il ne lui importe plus d'être seul ou accompagné, parce qu'il a écouté le murmure silencieux de l'esprit ; alors on peut dire que, réellement, il est mort. A partir de là, même la chose la plus simple de la vie devient extraordinaire pour lui.
« C'est ainsi qu'un sorcier apprend à vivre à nouveau. Il savoure chaque instant comme si c'était le dernier. Il ne gâche pas ses efforts en se sentant insatisfait, et ne gaspille pas son énergie. Il n'attend pas d'être vieux pour réfléchir aux mystères du monde. Il s'avance, il explore, il connaît, et s'émerveille.
« Si vous voulez faire de la place pour l'inconnu, vous devez être conscients de votre extinction personnelle. Acceptez votre destinée comme un fait inévitable. Purifiez ce sentiment, devenez responsable de l'incroyable fait d'être vivant. Ne suppliez pas la mort ; elle n'est pas condescendante avec ceux qui abandonnent. Invoquez-là, conscients que vous êtes venus dans ce monde pour la connaître. Défiez-la, même en sachant que quoi que nous fassions, nous n'avons pas la moindre chance de la vaincre. Elle est aussi gentille avec le guerrier qu'elle est sans pitié avec l'homme ordinaire. »
Après sa lecture, Carlos nous donna un exercice à faire.
« Il s'agit de faire l'inventaire de tous ceux que vous aimez, ou de tous ceux pour qui ont de l'intérêt pour vous. Une fois que vous les avez classés selon le degré de sentiments que vous avez pour chacun d'entre eux, prenez-les, un par un, et passez les par la mort. »
Un murmure de consternation traversa la pièce.
D'un geste tranquillisant, Carlos ajouta :
« Ne soyez pas effrayés ! Il n'y a rien de macabre dans la mort. Ce qui est macabre est ce que nous ne pouvons affronter avec délibération.
« Vous devez faire l'exercice vers minuit, lorsque la fixation du point d'assemblage se relâche et que nous sommes plus disposés à croire aux fantômes. C'est très simple ; vous évoquerez vos êtres chers dans leur fin inévitable. Ne pensez pas à quand ou comment ils vont mourir. Prenez simplement conscience qu'un jour ils ne seront plus là. Un par un, ils s'en iront, Dieu seul sait dans quel ordre, et peu importe ce que vous essayerez de faire pour l'éviter.
« Les évoquer de cette façon ne leur fera aucun tort ; au contraire ! Vous les verrez dans une perspective appropriée. Le point de focalisation de la mort est prodigieux, il restitue les vraies valeurs de la vie. »

jeudi 1 novembre 2012

Terre Sacrée "Wakan". Le silence et le langage

Enfant, je savais donner ; j'ai perdu cette grâce en devenant civilisé. Je menais une existence naturelle, alors qu'aujourd'hui je vis dans l'artificiel. Le moindre joli caillou avait de la valeur à mes yeux; chaque arbre était un objet de respect. J'admire aujourd'hui, avec l'homme blanc, un paysage peint dont la valeur est estimée en dollars ! C'est ainsi que l'Indien est reconstitué, comme des pierres naturelles qui, réduites en poudre, sont reformés en blocs artificiels pour aller construire les murs de la société moderne.
Costume d'Ours. Source : http://www.firstpeople.us/


Les premiers Américains tempéraient leur fierté d'une singulière humilité. L'arrogance spirituelle était étrangère à leur nature et à leur enseignement. Ils n'ont jamais prétendu que le pouvoir de la parole articulé était une preuve de supériorité sur la création muette ; la parole était pour eux un cadeau empoisonné. Ils croient profondément au silence - signe d'une harmonie parfaite. Le silence est l'équilibre absolu du corps, de l'esprit et de l'âme. L'homme qui préserve l'unité de son être reste calme et inébranlable devant les tourments de l'existence - pas une feuille ne bouge sur l'arbre ; aucune ride à la surface de l'étang qui brille - telle est, pour la sage illettré, l'attitude idéale pour la conduite de la vie.
Si vous lui demandez : "Qu'est-ce que le silence ?", il répondra : "C'est le Grand Mystère ! Le silence sacré est sa voix !" Si vous lui demandez : "Quels sont les fruits du silence ?", il dira : "La maîtrise de soi, le vrai courage ou la persévérance, la patience, la dignité et le respect. Le silence est la pierre angulaire du caractère."
Chiyesa, Pieds nus sur la Terre sacrée, textes rassemblés par T.C. McLuhan, 1971, traduit par Edward S. Curtis, Denoël, 1974, p.112


samedi 27 octobre 2012

La compréhension du monde au travers du langage

Notre grammaire, par exemple, implique notre conception de l'espace, du temps, l'idée que nous nous faisons de notre milieu, toutes choses qu'un Indien ressent différemment. Les langues indiennes, comme les sociétés indiennes, sont fortement structurées. En français, la plupart des mots rentrent dans deux catégories : les noms et les verbes. Les verbes marquent l'action, le changement, les noms l'immuable. Mais le français ne parvient pas à maintenir de limite fixe entre ces deux catégories : les mots "éclair", "flamme", "cycle", "orage" sont des noms, bien qu'ils désignent des choses de nature changeante. De même "conserver", "adhérer", sont des verbes alors qu'ils indiquent des états stables. Le français mêle les deux catégories sans raison logique. Les Hopis, au contraire, rangent les mots "orage", "éclair", "flamme", parmi les verbes, et placent tout ce qui dure dans la catégorie des noms. Les Nootkas, eux, ne font pratiquement pas de différence entre noms et verbes, ils ne s'intéressent pas au phénomène de durée. De même, bien que les Hopis distinguent avec précision les noms et les verbes, leurs verbes n'ont pas de temps (présent, passé, futur). La langue française est préoccupée par l'exactitude des temps, de même que notre culture s'attache constamment au problème du temps. Pour les Hopis, qui vivent dans un univers immuable et éternel, le temps n'a guère d'importance. La langue Hopie est par contre beaucoup plus descriptive. Les Hopis précisent dans leurs verbes la durée, le processus, si l'action dure longtemps, ou est déjà achevée, la manière dont cette action va se passer, etc. Là où nous dirions simplement : "Je le donne", un Navajo préciserait la nature de ce "le" indéfini. Le verbe indiquerait si "le" est rond et gros, large et flexible, une partie d'un tout très compact, un assemblage fragile d'objets, un tissu, ou entrant dans la catégorie "la-chose-m'est-inconnue". Le Navajo demande des informations précises tant qu'il ne s'agit pas de nuance temporelle.
(…)
Deux linguistes américains (Sapir et Whorf) ont formulé l'hypothèse selon laquelle la langue est ce qui modèle les idées, et donc est plus qu'un simple instrument de traduction de ces idées. L'homme, selon eux, ne vit pas dans l'ensemble du monde, mais seulement dans une partie de ce monde : la partie que son langage lui permet de connaître. "C'est une illusion de croire que l'on saisit la réalité sans l'aide du langage, et que le langage est simplement un moyen de résoudre des problèmes de communication ou de réflexion. Le "monde réel" est dans une grande mesure construit sur des habitudes de langue. Il n'existe pas deux langues semblables suffisamment semblables pour qu'on puisse les considérer comme exprimant la même réalité. Les mondes dans lesquels différentes sociétés vivent sont des mondes distincts, et non un seul et même monde sur lequel des étiquettes différentes seraient collées" (Sapir, 1949).
Sapir ne prétend pas qu'une langue donne naissance à une pensée. Il insiste simplement sur le fait qu'il y a interaction entre langue et culture.
Serge Bramly, Terre sacrée, 1974. Réédition Albin Michel, Espaces libres, 1992, p.28-30

mardi 25 septembre 2012

Black Elk : le chant de la Terre

Nous avons  une cérémonie dans laquelle nous demandons (aux esprits) de trouver des pierres particulières contenant des peintures sacrées. Pour cela, il nous faut aller dans les Badlands où la montagne est formée de strates de différentes couleurs. Ces couleurs sont à l'intérieur même de la roche. Il s'agit de petits morceaux de pierres gris à l'extérieur qui, une fois cassés, révèlent plusieurs couleurs.
(…)
Badlands, Source : http://www.firstpeople.us/

Lorsque vous possédez la connaissance spirituelle, les couleurs chantent. Voilà ce que l'esprit peut vous apprendre. Vous n'allez pas là-bas seulement pour ramasser votre couleur préférée, non. (…) L'esprit viendra pour vous montrer comment vous servir d'elles. Et je peux vous assurer qu'il leur connaît de nombreuses utilisations.
Quoiqu'il en soit, l'esprit m'a montré comment trouver ces pierres qui contiennent des pigments sacrés. J'ai appris leurs chants, mais il y en a tellement. Ils sont innombrables. C'est comme le feu, lui aussi a un chant. Les pierres ont un chant ; celle que je porte autour du cou a un chant. Toutes celles qui nous entourent parlent leur propre langage. Même la Terre a un chant. Nous l'appelons la Terre Mère. Nous l'appelons Grand-Mère ; elle a un chant. L'eau a un chant. Elle produit des sons merveilleux. Elle porte les sons de l'univers. Et puis la végétation. Cet arbre, tous les arbres ont un chant, parlent leur propre langage. C'est l'expression de la vie. Vous dites qu'il y a là un langage chimique. Chaque plante a un chant. Sans compter les nombreux chants que nous ne connaissons pas encore. Aucun homme ne pourra jamais les apprendre tous.
Si vous regardez un arbre, il ne bouge pas, il ne parle pas, il ne marche pas. Vous voyez un arbre, un point c'est tout. Mais les arbres parlent. Ils ont un langage. Tous les végétaux qui vous entourent communiquent entre eux. Ils exhalent un parfum. C'est grâce à cela que s'établit la communication.

Wallace Black Elk et William S. Lyon, Les voies sacrées d'un Sioux lakota, 1990. Traduction Alix de Montal, éditions Le Mail, 1995, p.67-69

samedi 25 août 2012

Taisha Abelar, le corps et son double d'énergie


Clara expliqua que nous sommes convaincus qu'un dualisme existe en nous ; l'esprit est la part insubstantielle en nous, et le corps en est la part concrète. Cette division maintient notre énergie dans un état de séparation chaotique et l'empêche de s'unifier.
"Rester divisé est le lot de notre condition humaine, admit-elle. Cependant, notre division n'est pas entre l'esprit et le corps, mais entre le corps, qui héberge l'esprit ou le soi, et le double, qui est le réceptacle de notre énergie fondamentale."
Elle expliqua qu'avant la naissance la dualité imposée à l'homme n'existe pas, mais qu'à partir de la naissance les deux parties sont séparées par la force de l'intention de l'espèce humaine. Une partie se tourne vers l'extérieur et devient le corps physique ; l'autre vers l'intérieur et devient le double. A la mort, la partie la plus lourde, le corps, retourne à la terre pour être absorbée par elle, et la partie légère, le double, devient libre. Malheureusement, comme le double n'a jamais été mené à la perfection, il n'expérimente la liberté que pendant un instant, avant d'être éparpillée dans l'univers.
"Si nous mourons sans effacer notre faux dualisme du corps et de l'esprit, nous mourons d'une mort ordinaire, dit-elle.
"Comment pouvons-nous mourir autrement ?"
Clara me fixa avec un sourcil levé. Plutôt que de répondre à ma question, elle me révéla sur le ton de la confidence que nous mourons parce que la possibilité de nous transformer ne nous est pas concevable. Elle souligna que cette transformation doit être accomplie pendant la durée de notre vie, et que l'achèvement de cette tâche est le seul but que puisse avoir un être humain. Toutes les autres réalisations sont transitoires, puisque la mort les transforme en néant.
"Qu'implique cette transformation ? demandai-je.
-Elle implique un changement total. Et cela est accompli par la récapitulation : la pierre angulaire de l'art de la liberté. L'art que je vais t'enseigner est nommé l'art de la liberté. (…)
Clara affirma que chaque procédé qu'elle allait m'apprendre, chaque tâche qu'elle me dirait d'accomplir, aussi ordinaires qu'ils puissent paraître, était un pas en direction du but ultime de l'art de la liberté : le vol abstrait.
"Ce que je vais te montrer d'abord, ce sont de simples mouvements à effectuer quotidiennement, poursuivit-elle. Considère-les toujours comme une partie essentielle de ta vie.
"D'abord, je vais te montrer une respiration qui est resté secrète pendant des générations. Cette respiration reflète les forces duelles de création et de destruction, de lumière et d'obscurité, d'être et de non-être."
Elle me dit de sortir de la grotte puis, en me manipulant doucement, me fit m'asseoir, le dos arrondi, les genoux ramenés à la poitrine aussi haut que possible. En gardant les pieds au sol, je devais encercler mes mollets avec les bras et croiser fermement les mains devant les genoux ou, si je voulais, je pouvais agripper chaque coude. Elle poussa doucement ma tête en avant jusqu'à ce que mon menton touche ma poitrine.
Je devais tendre les muscles de mes bras pour empêcher mes genoux de s'écarter. Ma poitrine et mon ventre étaient contractés. Ma nuque craque lorsque je rentrai le menton.
"C'est une respiration puissante, dit-elle. Elle peut t'épuiser ou t'endormir. (…)
Clara m'enjoignit de prendre des inspirations courtes et légères. (…) Elle dit que, même si je relâchais seulement en partie la pression de mes bras, ma respiration redeviendrait normale. (…) Elle voulait que je poursuive ces respirations saccadées pendant au moins dix minutes.

(….)
Après un temps atrocement long, Clara me donna une impulsion qui me fit rouler sur le dos, sans toutefois me laisser relâcher la pression de mes bras. Je me sentis soulagée un moment lorsque mon dos toucha le sol, mais ma poitrine et mon ventre ne se détendirent que lorsqu'elle m'ordonna de dénouer mes mains et d'allonger les jambes. La seule façon de décrire ce que je ressentis serait de dire que quelque chose en moi avait été déverrouillé par cette respiration, avait été également dissous ou libéré. Comme l'avait prédit Clara, je me sentis si étourdie que je rampai à l'intérieur de la grotte et tombai endormie.

Taisha Abelar, Le passage des sorciers, voyage initiatique d'une femme vers l'autre réalité, 1992, traduction Sylvie Carteron, Seuil, 1998, p.66-69

Suzuki, Essais le Bouddhisme Zen



Le Zen est, dans son essence, l'art de voir dans la nature de son être ; il indique la voie qui mène de l'esclavage à la liberté. En nous faisant boire directement à la source de la vie, il nous libère de tous les jougs sous lesquels, créatures limitées, nous souffrons constamment. Nous pouvons dire que le Zen libère toutes les énergies accumulées normalement et naturellement en chacun de nous, et qui, dans les circonstances ordinaires, sont contractées et déformées au point de ne pouvoir trouver une voie qui leur permette d'agir. Notre corps peut être comparé à une pile électrique où réside, à l'état latent, un mystérieux pouvoir. Lorsque ce pouvoir n'est pas mis en oeuvre comme il convient, ou bien la moisissure l'envahit et il se flétrit, ou bien il se pervertit et s'exprime de manière anormale. L'objectif du Zen est donc de nous sauver de la folie et de la paralysie. C'est ce que je veux exprimer par cette liberté qui donne libre jeu à toutes les impulsions créatrices et bienfaisantes innées en  nos coeurs. Généralement nous restons aveugles à ce fait que nous sommes en possession de toutes les facultés nécessaires qui  nous rendront heureux et plein d'amour les uns pour les autres. Tous les combats que nous voyons autour de  nous proviennent de cette ignorance. Par conséquent le Zen désire que nous ouvrions un "troisième oeil", selon l'expression bouddhiste, sur cet espace que nous n'avons jamais imaginé et que nous a fermé notre propre ignorance. Lorsque le nuage de l'ignorance disparaît, l'infini des cieux se manifeste, et pour la première fois notre regard pénètre alors dans la nature de notre être. Dès lors, nous connaissons la signification de la vie, nous savons qu'elle n'est pas un effort aveugle, qu'elle n'est pas non plus le simple déploiement de forces brutales, mais que, malgré notre ignorance de son but intime exact, il existe en elle quelque chose qui nous fait éprouver une infinie béatitude à la vivre, et que le contentement subsiste à travers toute son évolution, sans nous laisser soulever des questions ou nourrir des doutes pessimistes.

Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen (1930-1934)
Le bouddhisme Zen, purificateur et libérateur de la vie (1ère série), Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1972, p. 11-12

samedi 7 juillet 2012

Les Nuits de Walpurgis cosmiques. Gustav Meyrink



Combien de fois n'ai-je pas commencé à chanter en toi ma chanson afin de me faire entendre de toi. Mais tu as été sourd toute ta vie. Dans l'univers entier on ne trouverait rien qui t'ait jamais été aussi proche et aussi personnel que moi, et maintenant tu me demandes qui je suis ! Il y a des hommes auxquels leur âme est devenue tellement étrangère qu'il tombent foudroyés quand vient le moment pour eux de la découvrir. Ils ne la reconnaissent pas et leur apparaît déformée et grimaçante comme une tête de Méduse ; elle prend le visage des mauvaises actions qu'ils ont accomplies et dont ils craignent en secret qu'elles aient souillé leur âme. Ma chanson, tu ne peux l'entendre que si tu la chantes avec moi. Celui qui n'entend pas le chant de son âme, c'est celui-là qui est coupable : coupable envers la vie, envers les autres, et envers lui-même.

- Que faut-il que j'entende ? Et comment l'entendrai-je ? demanda le médecin de la Cour, oubliant complètement sa stupéfaction qu'il avait devant lui un irresponsable, peut-être même un fou (…)

- Ma chanson est l'éternelle mélodie de la joie. Celui qui ne connaît pas la joie - la pureté, certitude joyeuse et gratuite - la joie gratuite du : Je suis celui qui est, qui était et qui demeure d'éternité en éternité - celui-là est un pécheur contre le Saint-Esprit (…) Celui qui entend et qui chante ce cantique de la joie abolit les conséquences de toute faute quelle qu'elle soit, et cesse d'entasser faute sur faute (…) Tu me demandes qui je suis ? La joie et le Moi ne font qu'un. (…) Le Moi le plus profond est la source originelle de la joie.
(…)
Il y en a tant qui voudraient éprouver de la joie et qui ne le peuvent pas ; alors ils accusent le monde, et le destin. (...) Les fautes qu'on a commises envers soi-même tout au long d'une existence ne peuvent se réparer en un seul court instant ! Mais celui en qui est entrée une fois la joie gratuite, la joie sans cause, celui-là a désormais la vie éternelle, parce qu'il ne fait plus qu'un avec le Moi, qui ne connaît point la mort, celui-là est dans la joie sans cesse (…) Mais la joie, il faut l'apprendre, il faut la désirer - seulement, ce que les hommes désirent, ce n'est pas la joie, mais … le motif de la joie.
(…)
- Vous trouvez donc cela extraordinaire, Excellence ? Croyez-vous sérieusement que tous les hommes qui circulent dans les rues possèdent un Moi ? Ils ne possèdent eux-mêmes rien du tout, ils sont plutôt possédés, à chaque instant, par un fantôme différent qui joue chez eux le rôle du Moi. Et n'observez-vous pas chaque jour, Excellence, que votre Moi passe dans d'autres personnes ? N'avez-vous jamais remarqué que les gens manquent d'amabilité envers vous quand vos pensées manquent d'amabilité à leur égard ?
(…)
Il ne faut pas vous étonner si le Moi que vous considérez comme le vôtre parle plus clairement par un autre que par vous-même. Malheureusement, comme presque tout le monde, vous avez été élevé dans cette erreur qui consiste à croire que le Moi c'est votre corps, vos sens, votre faculté de penser, ou Dieu sait quoi encore, et voilà pourquoi vous n'avez  plus la moindre notion de ce qu'est réellement votre Moi. Le Moi pour ainsi dire passe au travers des hommes ; c'est pourquoi nous sommes obligés de modifier toute notre manière de penser pour pouvoir nous retrouver dans le Moi propre. (…) Rassurez-vous, Excellence, si je suis ici, c'est parce que le moment est venu dans votre vie. Il y a des hommes pour lesquels il ne vient jamais. D'ailleurs, je ne suis pas un professeur, loin de là. Je suis un Mandchou.

- Vous êtes quoi ? éclata le médecin de la Cour.

- Un Mandchou. Des hauts-plateaux de la Chine. De l'"Empire du Milieu" (…) D'autre part, je ne suis nullement un mort, comme vous pourriez le penser du fait que je me sers du corps de Monsieur Zrcadlo comme d'un miroir pour vous apparaître. Bien au contraire : je suis même un … vivant. (…) L'Empire du Milieu où se trouve notre demeure c'est celui du "véritable" milieu. C'est le Centre du Monde, qui est partout. Dans l'espace infini n'importe quel point est un centre.

- Serait-il en train de se moquer de moi ? se demanda le médecin de la Cour, pris de soupçon. Si c'est vraiment un Sage, pourquoi ce langage d'étudiant ?

Un sourire imperceptible passa sur le visage de l'acteur.

- Il est bien connu, Excellence, que seuls les ignorantins affectent un ton solennel. Celui qui n'est pas capable de discerner ce qu'il y a de comique dans le faux "sérieux" que les tartuffes considèrent comme la pierre de touche de la dignité masculine ; ce genre d'homme est la victime toute désignée des enthousiasmes trompeurs faussement appelés les "idéaux de la vie". La sagesse suprême circule sous la livrée du bouffon ! (…)

Bien sûr, vous pouvez m'objecter : où que se portent nos regards, on ne voit que sang et horreurs. Mais, d'où cela provient-il ? Je vais vous le dire : dans le monde extérieur, tout repose sur la loi remarquable du signe "plus" et du signe "moins". Le "bon Dieu", dit-on, aurait créé le monde ? Vous êtes-vous jamais demandé si le monde ne serait pas plutôt le jeu du "Moi" ? Depuis que l'humanité est capable de penser, c'est chaque année par milliers que des gens se vautrent dans les délices de l'humilité - d'une fausse humilité ! Est-ce là autre chose que du "masochisme", à peine déguisé sous le couvert d'une hypocrite dévotion ? Cela, dans mon langage, c'est ce que j'appelle le signe "moins". Et ces signes "moins", accumulés au cours des âges, agissent à la manière d'un appel d'air qui fait un vide au royaume de l'invisible. Ce vide appelle un signe "plus" sadique, assoiffé de sang, générateur de souffrances - un cyclone de démons qui se servent du cerveau des hommes pour déchaîner des guerres, provoquer des meurtres et des assassinats (…)
Tout homme est un instrument, seulement il ne le sait pas. Seul le "Moi" n'est pas un instrument, il demeure dans l'Empire du Milieu, en un centre également distant du signe "plus" et du signe "moins".

(…)
Chaque année, le 30 avril, revient la Nuit de Walpurgis. Cette nuit-là, selon la croyance populaire, le peuple des fantômes est libéré de ses chaînes. Il y a aussi des nuits de Walpurgis cosmiques, Excellence !
Maintenant s'annonce une de ces nuits de Walpurgis cosmiques.
(…)
Voici de nouveau venir l'heure où il sera donné aux chiens du chasseur effréné de rompre leurs chaînes ; mais à nous aussi il est donné de rompre quelque chose : la loi suprême du silence ! (…)
C'est là  la seule raison pour laquelle je parle à Votre Excellence. C'est l'heure qui commande, cela n'a rien à voir avec un quelconque mérite personnel de votre part. (….) Pendant tout un millénaire, les nobles aïeux de Votre Excellence ont eu la prétention d'être les médecins des corps ; que diriez-vous, Excellence, de vous préoccuper maintenant un peu de la santé des âmes ?

Gustave Meyrink, La Nuit de Walpurgis, 1917, éditions du Rocher, traduit de l'allemand par A.D. Sampiéri, 1988, p.100-108

Cet ouvrage a été réédité au format poche aux éditions Flammarion collection GF

lundi 7 mai 2012

Armando Torres. Rencontres avec le Nagual (Carlos Castaneda)

En guise de préambule, il affirma que le rôle significatif que nous nous attribuons en chaque chose que nous faisons, disons, ou pensons, constitue un genre de « dissonance cognitive » qui obscurcit nos sens et nous empêche de voir les choses clairement et objectivement.
« Nous sommes comme des oiseaux atrophiés. Nous sommes nés avec tout ce qui est nécessaire pour voler ; cependant, nous sommes en permanence obligés de voler en petits cercles serrés autour de notre moi. La chaîne qui nous lie est l'importance personnelle.
« Le chemin qui transforme un être humain ordinaire en guerrier est très laborieux. Notre sensation d'être au centre de tout, et le besoin de toujours avoir le dernier mot, s'imposent constamment. Nous nous sentons importants. Et quand quelqu'un est important, n'importe quelle intention de changer devient un processus lent, compliqué et douloureux.
« Ce sentiment nous isole. Si ce sentiment n'existait pas, nous serions en train de circuler dans la mer de la conscience, et nous saurions que le moi n'existe pas pour lui, son destin est d'alimenter l'Aigle.
« Le sens de l'importance croît chez l'enfant pendant qu'il perfectionne sa compréhension sociale. Nous avons été entraînés à construire un monde d'accords, auquel nous pouvons nous référer pour communiquer entre nous. Mais ce don inclut un attachement désagréable : notre idée du « moi ». Le moi est une construction mentale, cela vient de l'extérieur, et il est temps pour nous de nous en débarrasser. »

Carlos affirma que toutes les méprises qui ont lieu lorsque nous communiquons sont une preuve vivante que l'accord que nous avons reçu est complètement artificiel.
« Après avoir expérimenté pendant des millénaires des situations qui altèrent nos façons de percevoir le monde, les sorciers de l'ancien Mexique découvrirent un fait important : nous ne sommes pas obligés de vivre dans une réalité unique, car l'univers est construit selon des principes très fluides, et celui-ci peut contenir une quasi infinité de formes, produisant des gammes innombrables de perception.
« Partant de cette vérification, ils déduisirent que, en réalité, ce que les êtres humains reçoivent de l'extérieur est l'aptitude à fixer notre attention dans l'une de ces gammes, pour l'explorer et la reconnaître. Nous nous moulons à celle-ci et apprenons comment la percevoir comme quelque chose d'unique. C'est ainsi que naquît l'idée que nous vivons dans un monde exclusif, et le sentiment d'être un « moi » individuel fut généré en conséquence.
« Il n'y a aucun doute que la description que nous avons reçue est une possession valable, similaire au tuteur rigide qui est lié à un jeune arbre pour le fortifier et le guider. Elle nous permet de grandir comme des personnes normales, à l'intérieur d'une société qui est moulée à cette rigidité. Pour accomplir cela, nous avons appris à « écrémer » - c'est-à-dire, à faire à des lectures sélectives de l'énorme volume de données qui parviennent jusqu'à nos sens. Mais une fois que ces lectures sont converties en « réalité », la rigidité de notre attention fonctionne comme une ancre, car cela nous empêche de prendre conscience de nos incroyables possibilités.
« Don Juan affirmait que ce qui limite la perception humaine est la timidité. Pour être capable de manipuler le monde qui nous entoure, nous avons dû renoncer à notre don perceptuel, qui est la possibilité d'être témoin de tout. Nous sacrifions le vol de la conscience pour la sécurité du connu. Nous pouvons vivre des vies fortes, audacieuses, saines ; nous pouvons être des guerriers impeccables, mais nous n'osons pas !
« Notre héritage est une maison stable pour y vivre, mais nous l'avons transformée en une forteresse de la défense du moi ; ou plutôt, en une prison, où nous condamnons notre énergie à s'affaiblir à travers une vie entière d'emprisonnement. 


Nos années, nos sentiments, et nos forces les meilleurs sont perdus au profit des réparations et des étayages de cette maison, parce que nous avons finis par nous identifier à elle.
« Dans le processus de devenir un être social, un enfant acquiert en grandissant une fausse conviction de sa propre importance, et ce qui était au début un sentiment sain d'auto-préservation, finit par se transformer en une réclame égoïste d'attention.
« De tous les cadeaux que nous avons reçus, l'importance personnelle est le plus cruel. Elle convertit une créature magique et pleine de vie, en un pauvre diable arrogant et disgracieux. »
En montrant ses pieds, il nous dit que se sentir important nous force à accomplir des choses absurdes.
« Regardez-moi ! Un jour, j'achetai une paire de chaussures très fines, qui pesaient presque un kilo chacune. Je dépensai cinq cents dollars pour avoir le privilège de marcher en traînant les pieds !
« A cause de notre importance personnelle, nous sommes remplis à ras bord de rancoeurs, d'envies, et de frustrations. Nous nous permettons d'être guidés par des sentiments de complaisance, et nous fuyons la tâche de nous connaître nous-même avec des prétextes du type « qu'est-ce que je peux être fatigué ! » ou « quelle flemme » ! Derrière tout cela, il y a une anxiété que nous essayons de faire taire par un dialogue intérieur plus dense et moins naturel. »
(…)
« En observant les bizarreries de l'importance personnelle, et la façon homogène par laquelle elle contamine absolument tout le monde, les voyants ont divisé les êtres humains en trois catégories que Don Juan nomma des trois noms les plus ridicules auxquels il puisse penser : les pisses, les pets, et les vomis. Nous tombons tous dans l'une de ces catégories.
« Les pisses se caractérisent par leur servilité ; ils sont flatteurs, collants, et fastidieux. Ce sont les gens qui veulent toujours vous faire une faveur ; ils prennent soin de vous, ils prévoient pour vous, ils vous dorlotent ; ils ont tellement de compassion ! De cette manière ils cachent la vérité sous-jacente : ils sont incapables de prendre des initiatives, et ne peuvent jamais rien faire par eux-mêmes. Ils ont besoin de l'ordre d'une autre personne pour sentir qu'ils font quelque chose. Et, malheureusement pour eux, ils supposent que les autres sont aussi gentils qu'ils le sont; c'est pourquoi ils sont toujours accablés, déçus, et pleurnichards.
« Les pets, en revanche, sont à l'opposé. Irritants, mesquins et auto-suffisants, ils s'imposent constamment et interfèrent. Une fois qu'ils vous ont accroché, ils ne vous laissent plus tranquille. Ce sont les personnes les plus déplaisantes que vous ayez jamais rencontré. Si vous êtes tranquilles, le pet arrive et vous entortille dans tous les sens, et vous utilise le plus possible. Ils ont un don naturel pour être les maîtres et les leaders de l'humanité. C'est le genre à tuer pour conserver le pouvoir.
« Entre ces deux catégories, il y a les vomis. Neutres, ils ne s'imposent pas et ne se laissent pas guider. Ils sont présomptueux, ostentatoires, et exhibitionnistes. Ils vous donnent l'impression qu'ils sont formidables, mais en fait ils ne sont rien. C'est de la vantardise. Ils sont la caricature des gens qui croient trop en eux-mêmes, mais, si vous ne faîtes pas attention à eux, ils sont défaits par leur insignifiance. »
Une personne de l'audience lui demanda si l'appartenance à l'une de ces trois catégories était une caractéristique obligatoire, c'est à dire, une condition innée de notre luminosité.
Il répondit :
« Personne ne naît ainsi, nous nous rendons comme ça ! Nous tombons dans l'une de ces catégories à cause d'un quelconque petit incident qui nous marque durant l'enfance, dû à la pression de nos parents ou à d'autres facteurs impondérables. A partir de là, et en grandissant, nous devenons tellement impliqués dans la défense du moi, que vient le moment où nous ne pouvons même plus nous souvenir du jour où nous avons cessé d'être authentiques, et sommes devenus des acteurs. Lorsqu'un apprenti entre dans le monde des sorciers, sa personnalité de base est déjà formée, et rien ne peut être annulé. 

La seule option qu'il lui reste est de rire de tout ça.

dimanche 1 avril 2012

La Tenségrité et l'effet énergétique des "passes magiques"




(...) L'opinion personnelle de don Juan était que la pratique des passes en longs groupes présentait un avantage manifeste : elle contraignait les shamans initiés à exercer leur mémoire cinétique. Il considérait le recours à la mémoire cinétique comme un réel bienfait, découvert un peu fortuitement par ces shamans, et dont l'effet le plus remarquable était de faire taire le bruit de la pensée : le dialogue intérieur.
Don Juan m'avait expliqué que c'est en nous parlant à nous-mêmes que nous renforçons notre perception du monde et que nous la maintenons fixe, à un certain niveau de fonctionnement et d'efficacité.
"L'espèce humaine tout entière, me dit-il un jour, stabilise son fonctionnement à un niveau déterminé d'efficacité au moyen du dialogue intérieur. Le dialogue intérieur est la clé qui maintient le point d'assemblage à l'endroit stationnaire commun à toute la race humaine : à hauteur des omoplates, à une longueur de bras de distance en arrière.
"C'est en réalisant le contraire du dialogue intérieur, c'est à dire le silence intérieur, ajouta-t-il, que les praticiens parviennent à rompre la fixation de leur point d'assemblage, acquérant ainsi une extraordinaire fluidité de la perception."
La pratique de la Tenségrité a été organisée autour de l'exécution de longs groupes, rebaptisés séries (...) Pour parvenir à cette organisation, il a été nécesaire de restaurer le critère de saturation qui était à l'origine de la création de ces groupes longs. (...)
Le rétablissement du critère de saturation par la pratique de longues séries de passe a eu pour résultat d'engendrer ce que don Juan avait déjà défini comme l'objectif moderne des passes magiques : le redéploiement de l'énergie. Don Juan était d'ailleurs convaincu que tel avait toujours été le but non déclaré des passes magiques, même à l'époque des anciens sorciers. (...) De toute évidence, ce qu'ils recherchaient avidement et qui leur procurait une sensation de bien-être et de plénitude lorsqu'ils pratiquaient les passes magiques, c'était essentiellement l'effet de l'énergie inutilisée réintégrant les centres vitaux du corps.
(...)
A tous autres égards, la manière dont la Tenségrité est enseignée est une reproduction fidèle de la méthode par laquelle don Juan a appris les passes magiques à ses disciples. Il les submergaient de détails et les laissait étourdi par le nombre et la diversité des passes magiques qu'il leur enseignait et par l'idée que chacune d'elles, individuellement, était un chemin vers l'infini.
(...)
L'impression que ressentent ceux qui pratiquent aujourd'hui la Tenségrité correspond exactement à ce que nous éprouvions, les autres disciples de don Juan et moi-même, lorsque nous avons commencé à pratiquer les passes magiques. Ils sont déconcertés par la multitude des mouvements. A mon tour, je leur répète ce que don Juan me redisait sans cesse : le plus important est de pratiquer toute séquence de la Tenségrité mémorisée. La saturation qui s'opère finira par produire les résultats recherchés par les shamans de l'ancien Mexique : le redéploiement de l'énergie et ses trois effets concomitants - la suspension du dialogue intérieur, l'accession au silence intérieur et la fluidité du point d'assemblage.

Carlos Castaneda, Passes magiques, 1998. Editions du Rocher, 1998, traduction Emmanuel Scavée, pages 32-34

Voir ausssi le précédent billet.

dimanche 11 mars 2012

Jean Parvulesco, India

Dans le sentier de la supra-conscience

un jour vient, quand le chemin s'arrête ; l'âme doit alors comprendre que tout lui est aliénation :

avant que je ne sois parti, mes pas étaient déjà marqués dans la neige vierge de l'enceinte, et les paroles de ma bouche pétrifiée dans l'air, comme les oiseaux d'un songe interrompu ; j'ai fait ce qu'il fallait que je fasse, et à nouveau je me retrouve, à l'Est d'Amritsar, en train de pénétrer clandestinement dans l'Inde, au niveau des orages

ô, s'il y a un ciel de pitié avec, en son milieu, un clair soleil de pitié, je sais d'avance quelle main viendra me soutenir le long du précipice brumeux de la haute passe, je sais quelle somptueuse identité de toute-puissante douceur se cache derrière le voile d'or qui lui entoure par trois fois le visage, jusqu'aux yeux en flammes atténuées

Jean Parvulesco, in India, Style n°4, 1988, p.24



Benvenuta

déjà je ne sais plus où je suis, la dérogation de ma pensée rejoint clandestinement le réduit en tronc de sapin, sur un rocher d'amnésite qui mentalement surplombe les gorges de l'Indus, tout près de l'autre frontière; les jours sont aveuglants de clarté, et glaciales les nuits au-dessus d'un feu de ronces : or bientôt je ne retournerai plus dans ces draps, d'où chaque nuit je prends mon départ; pour là-bas; bientôt, j'y resterai à demeure, on m'enverra aussi l'épouse des hauteurs, la Benvenuta; toute nue sous sa tunique orange, la pourvoyeuse d'être

Jean Parvulesco, in India, Style n°4, 1988, p.29


Les voies lactées. Maurice Blanchard

Les voies lactées

Je fais ma lumière moi-même, ma lumière, mon obscurité. Et le grand vent venu du Sud-Ouest ne peut l'éteindre. C'est un monde entre mon pouce et mon index. Les charbons ardents sont le silence même. La souffrance, c'est l'eau dormante, le bon sens, l'humanité.
"Io non so ben ridir com'io v'entrai" mais je puis très bien dire comment je sortirai. Le volcan a craché ses fantômes ; la rivière, en ruban de givre, a gravi la plus haute montagne pour jouer avec le soleil et le soleil est un gros chat familier qui pose sa patte de velours sur la main de son maître.
Nous autres les morts, nous autres les rubans de lait, enlaçons l'homme qui souffre. Le rameau hanté danse au bord du gouffre et demain, c'est "toujours".
Voici enfin la nuit que j'aime, et qui chante.

Maurice Blanchard, in Le Monde qui nous entoure, 1951, publié dans Les barricades mystérieuses, Gallimard, 1994

Vivre c'est inventer. Maurice Blanchard

Vivre c'est inventer

Dans la nuit brisée par l'orage, assis sur la margelle d'un vieux puits, je fixai ce pétrifiant regard de gorgone qui me dévorait déjà à l'autre bout du monde.
Ce n'est pas avec les mains que l'on saisit la vérité, c'est en chassant au plus profond de l'abîme les ténèbres de l'existence.
Ainsi j'écoutais les chants harmonieux de la nuit qui montaient des vagues entrouvertes.
Regarder son aurore, c'est là un bonheur indescriptible.

Maurice Blanchard, publié en 1957 dans Le journal des poètes. In Les barricades mystérieuses, Gallimard, 1994

dimanche 4 mars 2012

Koichi Tohei - Réunir le Corps et l'Esprit par le calme

Tout le monde reconnaît l'énorme différence qu'il y a entre la séparation de l'esprit et du corps. Pourquoi alors si peu de gens les unifient-ils ? Parce que, même s'ils considèrent cela comme impressionnant ou important, ils pensent que l'unification de l'esprit et du corps est au-delà de leurs capacités. L'esprit n'a pas de couleur, pas de forme, pas de limites. Le corps est substantiel et fini. Unifier des choses si complètement différentes semble impossible, particulièrement dans la vie quotidienne. Des angoisses et des problèmes surgissent de tous les côtés pour les empêcher d'atteindre ce but. "Bouddha et Jésus ont été capables de le faire", dit la personne moyenne; "moi pas".
L'unification de l'esprit et du corps, cependant, n'est pas du tout difficile. Elle le semble parce que les gens persistent à penser à l'esprit et au corps en des termes entièrement différents. Tous deux, cependant, ont pour origine le Ki de l'univers et sont un en définitive. Pourquoi serait-il difficile d'unifier ce qui est fondamentalement la même chose ?

Calmer l'Esprit
Un corps aqueux dans son naturel est sans ondulations. Mettez un peu d'eau dans un récipient stable et elle restera calme. Si, pensant aux marées et aux orages, vous concevez l'idée folle que l'état normal de l'eau est l'ondulation et que vous y plongiez votre main pour l'apaiser, ce qui doit arriver, arrive. L'eau devient agitée, exactement l'opposé de ce que vous souhaitiez.

Qu'est-ce que l'esprit ? Le cerveau émet constamment des vibrations électro-magnétiques - nous les appelons ordinairement les "ondes du cerveau". Ces ondes sont émises tant que le cerveau est vivant. Si vous partez de la prémisse que votre esprit est agité, les ondes ne peuvent devenir régulières, et vous vous efforcez en vain de les calmer. L'ordre donné au cerveau de se calmer créé ses propres ondes. Si vous pensez que vous êtes complètement calme, cette pensée crée des ondes, aussi. Vous ne pouvez unifier votre esprit et votre corps - devenir un avec le Ki de l'univers -, si vous dérangez les ondes de votre cerveau avec des pensées.
Vous devez d'abord penser que l'état fondamental de l'esprit est le calme. Pensez à une onde. Calmez-la par moitié. Continuez le processus indéfiniment et la vague devient indéfiniment calme.

Koichi Tohei, Le livre du Ki, l'unification de l'esprit et du Corps dans la vie quotidienne, 1980, traduit de l'anglais par Bernard Dubant, Guy Trédaniel éditeur, 1982, 2003, p. 17-18

Koichi Tohei - Renouveller le Ki par la détente

Qu'est-ce que le Ki ?
Etendre le Ki :

Faisons la liste des nécessités de la vie : nourriture, abri, vêtements, eau, air. Nous n'avons rien oublié ? Si, le Ki - quelque chose de si fondamental pour la vie que nous l'oublions souvent.
Un homme va vers la mer, se penche et recueille un peu d'eau dans ses mains. "C'est mon eau", affirme-t-il. Dans un sens il a raison, bien sûr. Elle est à lui temporairement. Finalement, cependant, l'eau appartient à l'océan. Qu'il la laisse glisser entre ses doigts sur le sable ou qu'elle s'évapore, se condense et s'intègre à un nuage et retombe comme pluie, c'est à l'océan que "son" eau retournera.
Ainsi en est-il de nos vies. Nous entourons une petite portion du Ki de l'univers avec nos corps et disons: "C'est moi". Le Ki qui nous donne la vie est une petite portion du Ki de l'univers exactement comme l'eau recueillie par notre homme sur la plage appartient à l'océan.
Cependant, à la différence du caractère nouveau que représente pour le promeneur le fait de se pencher pour prendre l'eau salée, la réception de la force de vie est constante et spontanée. Notre Ki personnel, inséparable du Ki de l'univers, est en relation constante avec lui. C'est l'essence de la vie : un flux et reflux réciproques entre notre Ki et le Ki de l'univers. Quand le flux est fort et qu'il ne rencontre pas d'obstacles, nous sommes en bonne santé ; quand le flux s'arrête temporairement, nous devenons inconscient. Quand le flux s'arrête complètement et irréversiblement, nous mourrons.
Un parallèle étroit peut être établi avec une batterie d'automobile. De même que la batterie reste chargée quand la voiture roule souvent, de même le Ki que nous consommons durant l'activité quotidienne est fondamentalement remplacé par le Ki de l'univers. Laisser une voiture à l'abandon durant une longue période, a exactement le même résultat que de ne pas développer le Ki - une batterie morte.

Source : http://sommeil.univ-lyon1.fr/articles/savenir/3type/print.php

Périodiquement, bien sûr, une batterie doit être rechargée. Ainsi de notre Ki personnel. Ce complet renouvellement a lieu durant le sommeil profond, le seul moment où la plupart des gens sont capables de se détendre vraiment. Le Ki de l'univers est reçu par le cerveau durant les périodes de relaxation profonde, quand le tracé des ondes électriques émises continuellement par le cerveau devient régulier.

Source:http://sommeil.univ-lyon1.fr/articles/savenir/3type/print.php



Koichi Tohei, Le livre du Ki, l'unification de l'esprit et du Corps dans la vie quotidienne, 1980, traduit de l'anglais par Bernard Dubant, Guy Trédaniel éditeur, 1982, 2003, p. 7-8

dimanche 5 février 2012

Taisha Abelar. Le voyage abstrait vers la liberté

- Ce que tu as appris ici avec moi pourrait être appelé en Chine kung-fu intérieur, nei kung, continua Clara. Le kung-fu intérieur utilise la respiration contrôlée et la circulation d'énergie pour fortifier notre corps et vivifier notre santé; tandis que les arts martiaux extérieurs, comme les enchaînements de karaté que tu as appris de tes maîtres japonais et certains autres exercices traditionnels que je t'ai montré, se concentrent sur le développement des muscles et sur de rapides réactions physiques où l'énergie est libérée et dirigée loin de nous.
Clara dit que le kung-fu intérieur était pratiqué par des moines en Chine longtemps avant qu'ils ne développent les styles extérieurs ou durs de combat populairement appelés aujourd'hui kung-fu.

- "Mais comprends bien ceci: peu importe que tu apprennes les arts martiaux ou la discipline que je t'ai enseignée, le but de ta formation est de perfectionner ton être intérieur afin qu'il puisse transcender sa forme extérieure pour accomplir le vol abstrait.
Un sentiment d'abattement m'envahit comme un sombre nuage. Je sentis ma vieille humeur d'échec s'emparer de moi. Même si je faisais effectivement les passes de respiration comme le recommandait Clara, je sentais que jamais je ne serais capable de réussir cette chose énigmatique qu'elle voulait. Je ne savais même pas ce que signifiait le grand passage, sans parler de le concevoir comme une possibilité pratique.

(...)
Se penchant vers moi, elle me glissa à voix basse que les gens du Mexique pré-hispanique ressemblaient sur bien des points aux Chinois anciens. Peut-être parce que ces deux peuples avaient eu les mêmes origines, ils partageaient une vision similaire du monde. Les Indiens du Mexique ancien avaient cependant un léger avantage parce qu'ils vivaient dans un monde en transition. Cela les rendait extrêmement éclectiques et curieux de toutes les facettes de l'existence. Ils voulaient comprendre l'univers, la vie, la mort et toute la gamme des possibilités humaines dans le domaine de la conscience et de la perception. leur grand désir de connaissance les conduisit à développer des pratiques leur permettant d'atteindre des niveaux de connaissance inimaginables.
(...)
- Est-ce que tu m'enseignes ces pratiques, Clara ? (...) Est-ce que cela signifie que je suis en train d'apprendre la sorcellerie ?
- C'est en partie vrai. Mais, pour le moment, mieux vaut ne pas se focaliser sur le fait que ces pratiques sont de la sorcellerie (...) Tu vois, nous croyons que leurs pratiques bizarres et leur quête obsessionnelle de pouvoir n'aboutit qu'à un plus intense renforcement du soi. C'est une impasse, car cela ne mène jamais à la liberté totale, qui est ce que nous-mêmes recherchons.
(...)
C'est la grâce avec laquelle tu manies les choses qui compte, rappela Clara en ramassant une autre pierre. Ton état intérieur se reflète dans ta manière de marcher, de parler, de manger ou de placer des pierres. Peu importe ce que tu fais, tant que tu rassembles de l'énergie par tes actes et la transformes en pouvoir.

Taisha Abelar, Le passage des sorciers. Voyage initiatique d'une femme vers l'autre réalité, 1992. Editions du Seuil, 1998, traduction Sylvie Carteron, extraits p.158-161

Emotions et nervosités face à la "Pleine Conscience" Thich Nhat Hanh



Parfois vous êtes préoccupés et votre nervosité ne veut pas vous quitter. dans ces cas-là, asseyez-vous tranquillement, suivez votre respiration, ébauchez un demi-sourire, et faites briller votre Pleine Conscience sur cette nervosité. Ne la jugez pas et n'essayez pas de la détruire, parce que cette nervosité est vous. Elle est née, a une durée de vie et est appelée à disparaître assez naturellement. Ne soyez pas trop impatient d'en trouver la source. N'essayez pas de la faire disparaître à tout prix. Contentez-vous de l'éclairer. Vous verrez que, peu à peu, cette nervosité changera, fusionnant, se connectant à vous, l'observateur.
Tout au long de votre méditation, faites en sorte que le soleil de votre Pleine Conscience brille. Comme l'astre solaire qui éclaire chaque feuille et chaque brin d'herbe, notre Pleine Conscience illumine chacune de nos pensées et chacun de nos sentiments, nous permettant de les identifier, d'être conscients de leur naissance, de leur durée et de leur dissolution, sans les juger ou les jauger, les accueillir ou les rejeter. Il est important que vous ne considériez pas la Pleine Conscience comme votre "alliée" qui vient à la rescousse pour vous débarrasser de vos "ennemis" qui seraient vos pensées indisciplinées. Ne faites pas de votre esprit un champ de bataille. Il n'y a pas de guerre en cet endroit car tous vos sentiments - la joie, la peine, la colère, la haine - font partie de vous. La Pleine Conscience (...) est là pour guider et éclairer. C'est une présence tolérante et lucide, jamais violente ou établissant des distinctions.
(...)
Méditer ne veut pas dire se battre avec un problème. Méditer vous dire observer. Votre sourire en est la preuve. Il démontre que vous êtes bienveillants envers vous-même.

Thich Nhat Hanh, La vision profonde, de la pleine conscience à la contemplation intérieure, 1988, traduction Philippe Kerforme, 1995, Albin Michel, collection Spiritualités Vivantes (impression 2005), p.25-27

Méditation et observation. Thich Nhat Hanh



Les méditants débutants pensent habituellement qu'ils doivent supprimer toutes les pensées et tous les sentiments (souvent appelés "esprit faux") afin de créer les conditions favorables à la concentration et à la compréhension (nommées "esprit vrai"). Ils utilisent des méthodes comme la fixation de leur attention sur un objet ou la numération de leurs respirations pour essayer de bloquer leurs pensées et leurs sentiments. Se concentrer sur un objet ou compter ses respirations sont d'excellentes techniques, mais elles ne devraient pas être utilisées à des fins de refoulement ou de répression. Nous savons que, dès qu'il y a répression, il y a rébellion - la répression entraîne la rébellion. L'esprit vrai et l'esprit faux ne font qu'un. Nier l'un revient à nier l'autre. En supprimer un revient à supprimer l'autre. Notre esprit est notre soi. Nous ne pouvons le faire disparaître. Nous devons le traiter avec respect, avec gentillesse, et absolument aucune violence. Puisque nous ne savons même pas ce qu'est notre "soi", comment pourrions-nous savoir s'il est vrai ou faux, si nous devons et ce que nous devons supprimer ? La seule chose que nous puissions faire est de laisser la lumière de la Pleine Conscience éclairer notre "soi" et l'illuminer, afin que nous puissions le regarder directement.
Tout comme les fleurs et les feuilles ne sont que des parties d'une plante, tout comme les vagues ne sont que des parties de l'océan, les perceptions, les sentiments, et les pensées ne sont que des parties du soi. Les boutons de fleurs et les feuilles sont une manifestation naturelle des plantes, les vagues sont l'expression naturelle des océans. Il est inutile d'essayer de les empêcher de s'exprimer ou de les contenir. C'est impossible. Nous pouvons seulement les observer. Parce qu'elles existent, nous pouvons trouver leur source qui est exactement la même que la nôtre.

Thich Nhat Hanh, La vision profonde, de la pleine conscience à la contemplation intérieure, 1988, traduction Philippe Kerforme, 1995, Albin Michel, collection Spiritualités Vivantes (impression 2005), p.18-20


lundi 2 janvier 2012

Taisha Abelar. Le vol asbtrait : l'intention de la récapitulation


Comme je te l'ai déjà expliqué, le dualisme corps-esprit est une fausse dichotomie. La vraie division a lieu entre le corps physique, qui loge l'esprit, et le corps étherique, ou le double, qui loge notre énergie. Le vol abstrait se produit quand nous amenons notre double à influencer notre vie quotidienne. En d'autres termes, au moment où notre corps physique devient totalement conscient de sa contrepartie éthérique énergétique, nous avons franchi le pas dans l'abstrait, un monde de conscience complètement différent.
- Si cela signifie que je dois changer, je doute sérieusement de jamais pouvoir effectuer ce passage, dis-je. Tout semble si profondément enraciné en moi que je me sens fixée à vie."
(...)

Il y a un moyen de changer. Et maintenant tu y es plongée jusqu'au cou ; cela s'appelle la récapitulation."
Elle m'assura qu'une récapitulation profonde et complète nous permet d'être conscient de ce que nous voulons changer, en nous faisant voir sans illusion notre vie. Cette vision nous donne un moment de pause où nous pouvons choisir d'accepter notre comportement habituel ou de le changer en formant l'intention de nous en débarasser, avant qu'il ne nous piège complètement. Je demandai :
"Et comment s'en débarrasse-t-on par l'intention ? Suffit-il de dire : "Arrière, Satan!" ?"
Clara rit et but une petite gorgée d'eau.

"Pour changer, nous devons remplir trois conditions, dit-elle. Premièrement, nous devons annoncer à haute voix notre décision de changer ; afin que l'intention nous entende. Deuxièmement, nous devons engager notre conscience pendant une certaine période de temps : nous ne pouvons pas nous contenter d'entreprendre quelque chose et de le laisser tomber dès que nous sommes découragés. Troisièmement, nous devons considérer le résultat de nos actions avec un sentiment de complet détachement. Ce qui signifie que nous ne pouvons nous investir dans l'idée de réussir ou d'échouer.
"Suis ces étapes et tu peux changer tout sentiment et tout désir non voulus en toi, m'assura Clara

Je n'en sais rien. Cela semble si simple, comme tu l'exprimes."


(...)



"Les sages chinois disaient que, pour connaître sa valeur, il faut se glisser à travers l'oeil du dragon ", dit-elle en tirant les deux extrémités du fil pour les réunir.
Ces sages, poursuivait-elle, étaient convaincus que l'inconnu infini était gardé par un énorme dragon dont les écailles étincelaient d'une lumière aveuglante. Ils croyaient que les chercheurs courageux osant s'approcher du dragon étaient saisis d'une frayeur grandiose devant son éclat éblouissant, la puissance de sa queue dont le moindre frémissement écrasait tout sur son passage, et son haleine brûlante réduisait en cendres tout ce qui était à sa portée. Mais ils croyaient aussi qu'il existait un moyen de se glisser près de ce dragon inapprochable. Ils étaient sûrs qu'en fusionnant avec l'intention du dragon on pouvait devenir invisible et traverser l'oeil du dragon.
"Qu'est-ce que cela veut dire, Clara ? demandai-je;
- Cela veut dire que, par la récapitulation, nous devenons vides de pensée et de désir, ce qui signifiait pour ces voyants anciens devenir un avec l'intention du dragon, et donc invisible."

Taisha Abelar, Le passage des sorciers. Voyage initiatique d'une femme vers l'autre réalité, 1992. Editions du Seuil, 1998, traduction Sylvie Carteron, extraits p.90-93

Le retour à l'être : le rêve. Jean Parvulesco

Jean Parvulesco ne confirme pas la thèse qui affirme de façon apparemment contradictoire : le rêve est inférieur au réel et constitue l'outil de révélation (plus ou moins efficient) d'une pensée inconsciente. L'idée directrice de son travail annonce : le rêve est un mode de création par l'être ainsi déployé, dont la fonction tient à répliquer les zones les plus originelles de soi-même pour faire survenir au réel la mission native de l'individu qui "rêve". Il ne s'agit pas forcément du rêve du sommeil, mais de chacune des expériences - même éveillées ou conscientes - dans lesquelles s'établissent des lignes de jonction entre ce que la réalité peut et ce que le rêve veut. Le rêve, en droit, étend à partir de la figuration originaire et fonctionnelle de l'individu une pensée déviée du chemin majoritaire, qui permet d'accéder à son propre chemin, l'être tel quel. En tant que clé ouvrant l'accès au pouvoir matriciel de tout étant humain, il fait office de carnet de correspondances entre soi et soi. Le rêve produit au réel est véritable, et c'est la "réalité" extirpée du rêve qui est inexacte dans son pouvoir : l'objectivité du réel est sous la dépendance d'un rêve du réel, souffleur scénique du monde physique "authentique".



Michel D'Urance, "Applications du rêve", in : Jean Parvulesco, Un Retour en Colchide, Guy Trédaniel, 2010, p. 8

Retrouver le vrai "Soi". Alexandro Jodorowsky

La littérature mondiale accorde une grande place au thème du "double" qui, peu à peu, expulse un homme de sa propre vie, s'empare de ses endroits favoris, de ses amitiés, de sa famille, de son travail, jusqu'à faire de lui un paria et parfois même à l'assassiner, selon certaines versions de ce mythe universel. Pour ma part, je crois que nous sommes le "double" et non l'original.

Voulez-vous dire que nous nous identifions à un personnage qui n'est qu'une caricature de notre identité profonde ?
Exactement. Notre autoconception...

Autrement dit l'idée que nous nous faisons de nous-même...
Oui, notre ego, peu importe le nom que nous donnons à ce facteur d'aliénation, n'est jamais qu'une pâle copie, une approximation de notre être essentiel. Nous nous identifions à ce double aussi dérisoire qu'illusoire. Et, soudain, l'"Original" apparaît. Le maître des lieux commence à reprendre la place qui lui revient. Le moi limité se sent alors persécuté, en danger de mort, ce en quoi il a raison. Car l' "Original" finira par dissoudre le double. En tant qu'humains identifiés à notre double, nous devons comprendre que l'inquiétant envahisseur n'est autre que nous-même, notre nature profonde. Rien ne nous appartient, tout est à l' "Original". Notre seule chance, c'est que l'Autre survienne et nous élimine. Nous ne souffrirons pas de ce meurtre, mais nous y prendrons part. Il s'agit d'un sacrifice sacré dans lequel l'on se rend tout entier au maître, sans angoisse...

En quoi le théâtre peut-il aider quiconque à revenir à l' "Original", pour reprendre votre expression ?
Puisque nous vivons enfermés dans ce que j'appelle notre autoconception, l'idée que nous avons de nous-même, pourquoi n'adopterions nous pas un tout autre point de vue ? Par exemple, demain, vous serez Rimbaud. C'est en tant que Rimbaud que vous vous réveillerez et vous laverez les dents; vous vous habillerez comme lui, vous penserez comme lui, parcourerez la ville comme lui... Pendant une semaine, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et pour nul autre spectateur que vous-même, vous serez poète, agissant comme un autre avec vos amis et connaissances sans leur fournir aucune explication. Vous parviendrez à être un auteur-acteur-spectateur, vous produisant non pas dans un théâtre mais dans la vie.

Si je comprends bien, vous expliquiez cette théorie à vos consultants puis leur fixiez un programme...
Voilà ! J'établissais un programme, un acte ou une série d'actes à accomplir dans la vie en un temps donné : cinq heures, douze heures, vingt-quatre heures ... Un programme élaboré en fonction de leur difficulté, destiné à casser le personnage auquel ils s'étaient identifiés pour les aider à renouer avec leur identité profonde. A un athée, j'ai fait adopter des semaines durant la personnalité d'un saint. A une mère indifférente, j'ai assigné le devoir d'imiter pendant un siècle l'amour maternel. A un juge, je donnais la tâche de se déguiser en clochard pour aller mendier devant la terrasse d'un restaurant. (....) Je créais ainsi un personnage destiné à s'implanter dans la vie quotidienne et à l'améliorer. C'est donc à ce stade que ma recherche théâtrale a peu à peu revêtu une dimension thérapeutique. De metteur en scène, j'étais devenu conseiller théâtral, donnant aux gens des directives pour prendre leur place en tant que personnage dans la comédie de l'existence.
Il est permis d'être sceptique quant aux effets de cette thérapie théâtrale, quoique l'idée en soit est elle-même très intéressante ; comment une mère indifférente pourrait-elle ainsi décider d'adopter le personnage d'une mère aimante et surtout y parvenir sa vie durant ?
D'abord, n'oubliez pas que les consultants souffraient tous d'être assujettis à leur double. S'ils venaient à moi, c'était précisément parce qu'ils se sentaient mal dans leur rôle et pressentaient la tout autre nature de l' "Original" en eux. La démarche se fondait donc sur un réel désir de changer. La mère indifférente, par exemple, souffrait de ne pas parvenir à témoigner beaucoup d'amour à son enfant. En outre, je crois aux vertus de l'imitation, dans le bon sens du terme. Un saint s'engagera dans la voie de l' "imitation de Jésus-Christ". Pourquoi un athée lassé de son incroyance ne commencerait-il pas à imiter un saint ?

Alexandro Jodorowsky, Le théâtre de guérison, Albin Michel, 1995, collection Espaces libres. Entretiens avec Gilles Farcet, pp. 80-83