samedi 25 juin 2011

Jean-Paul Bourre, poème (2)

L’art de recueillir les bûches qui réchauffent l’ours
l’impossible milieu de l’horloge
le silence penché sur l’ardoise du toit
le bienfait des mouettes qui mangent les ombres
autant de variations chimiques
dans la conscience du chaman guérisseur



Jean-Paul Bourre, Café Hawelka, éditions de Magrie, 1994, p. 48



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Jean-Paul Bourre, poème (1)

Un acte
une flamme
révolver en main
il inverse le sens du fleuve
tend son corps éternel
entre dans le grand lit d’autre chose
et règne
latéral à lui-même

Jean-Paul Bourre, Café Hawelka, éditions de Magrie, 1994, p. 43

La domestication de l'homme par la peur.

Les enfants sont domestiqués comme les chiens, les chats, ou tout autre animal. Pour instruire un chien, on le punit et on le récompense. De manière analogue, nous formons nos enfants, que nous aimons tant, exactement comme on dresserait un animal domestique : par un système de punitions et de récompenses.
(…)
Chaque fois que nous enfreignions les règles nous étions punis ; lorsque nous les respections, on nous récompensait. On nous punissait plusieurs fois par jour, et nous recevions également plusieurs récompenses quotidiennes. Bientôt nous avons commencé à avoir peur d’être puni ou de ne pas recevoir de récompense, celle-ci consistant à obtenir l’attention de nos parents ou d’autres personnes telles que nos frères et sœurs, professeurs et amis. Nous avons donc eu besoin de capter l’attention des autres pour obtenir cette récompense. Comme elle nous faisait du bien, nous aussi avons continué de faire ce que les autres attendaient de nous pour l’obtenir. Ayant peur d’être puni et peur de ne pas être récompensé, nous nous sommes mis à prétendre être qui nous n’étions pas, jute pour faire plaisir aux autres, juste pour paraître assez bien à leurs yeux. Nous nous efforcions de faire plaisir à papa et maman, nous voulions plaire aux maîtres d’école, plaire à l’église, alors nous avons commencé à jouer des rôles. Nous prétendions être autre que nous n’étions, de peur d’être rejetés. Cette peur est ensuite devenue celle de ne pas être comme il faut, assez bon. Au bout du compte nous sommes devenus quelqu’un d’autre que nous-mêmes, des copies des croyances de maman, des croyances de papa, des croyances de la société et de la religion.
Toutes nos tendances naturelles se sont perdues au cours de ce processus de domestication. Et lorsque nous avons été assez âgés pour commencer à comprendre, nous avons appris le mot « non ». Les adultes disaient « ne fais pas ceci, ne fais pas cela » Alors nous nous rebellions et disions « non » pour défendre notre liberté. Nous voulions être nous-mêmes, mais nous étions trop petits, et les adultes étaient grands et forts. Au bout de quelques temps nous avons commencé à vivre dans la peur car nous savions que chaque fois que nous ferions quelque chose de faux, nous serions punis.

La domestication est si forte, qu’arrivés à un certain point de notre vie, nous n’avons plus besoin de personne pour nous domestiquer : ni papa et maman, ni l’école ni l’église. Nous sommes si bien dressés que nous devenons nos propres dresseurs. Nous sommes des animaux auto-domestiqués. Nous pouvons désormais nous domestiquer nous-mêmes selon le même système de croyance que l’on nous a inculqué, en utilisant le même processus de punition et de récompense. (…)

Ce système de croyance est comme un Livre de la Loi qui dirige notre esprit. Tout ce qui se trouve dans ce Livre de la Loi est notre vérité, sans l’ombre d’un doute. Tous nos jugements se fondent sur lui, même s’ils vont à l’encontre de notre propre nature intérieure. Même des lois morales telles que les Dix Commandements sont inscrits dans notre psychisme au cours du processus de domestication. Un par un, tous les accords que nous concluons s’ajoutent au Livre de la Loi puis dirigent notre vie.

Une part de notre esprit juge toute chose et chacun, y compris le temps, le chien, le chat : tout. Ce juge intérieur utilise ce qu’il y a dans Le Livre de la Loi pour juger ce que nous faisons et ne faisons pas, tout ce que nous pensons et ne pensons pas, tout ce que nous ressentons et ne ressentons pas. Tout est soumis à la tyrannie de ce Juge. Chaque fois que nous faisons quelque chose de contraire au Livre de la Loi, le Juge nous déclare coupable, nous devons être puis et avoir honte. (…)

Une part de nous-mêmes reçoit ces jugements : on l’appelle la Victime. La Victime subit la réprimande, la culpabilité et la honte. C’est cette partie de nous qui dit : « Pauvre de moi, je ne suis pas assez bon, je ne suis pas assez intelligent, je ne suis pas assez beau, je ne mérite pas d’amour, pauvre de moi.’ Le Juge est d’accord et dit : « Oui, tu n’es pas assez bon ». Et tout cela découle d’un système de croyances auquel nous n’avons jamais choisi de croire. Ces croyances sont d’ailleurs si fortes que même des années plus tard, lorsqu’on découvre de nouveaux concepts et qu’on essaye de prendre ses propres décisions, on réalise qu’elles contrôlent toujours notre vie.

Tout ce qui va à l’encontre du Livre de la Loi vous fait ressentir une drôle de sensation dans le plexus solaire, que l’on appelle la peur. Contrevenir aux règles du Livre de la Loi rouvre vos plaies et votre réaction est de produire un poison émotionnel. Puisque tout ce qu’il y a dans le Livre de la Loi doit être vrai, tout ce qui remet en question vos croyances provoque un sentiment d’insécurité. Même si le Livre de la Loi est faux, il vous donne un sentiment de sécurité.

Voilà pourquoi il faut beaucoup de courage pour remettre en question ses propres croyances. Car même si on ne les a pas choisies, il est néanmoins vrai qu’on leur a donné notre accord. Celui-ci est si fort que même en comprenant, dans le principe, que ces croyances ne sont pas vraies, à chaque enfreinte aux règles on subit quand même la critique, la culpabilité et la honte.

Tout comme le gouvernement possède un livre de lois qui contrôle le rêve de la société, notre système de croyances est le Livre de Lois qui dirige notre rêve personnel. Toutes ces lois existent dans notre tête, nous les croyons, et notre Juge intérieur fonde tout ce qu’il dit sur elles. Le juge décrète et la Victime subit la culpabilité et la punition.

Mais qui dit que la Justice est présente dans ce rêve ?

La vraie justice consiste à ne payer qu’une seule fois pour chaque erreur. La vraie injustice consiste à payer plus d’une fois pour chacune.

Combien de fois paie-t-on pour une seule erreur ?

Réponse : des milliers.

L’être humain est le seul animal sur terre qui paie des milliers de fois pour chacune de ses erreurs. Tous les autres animaux ne paient qu’une seule fois pour les erreurs qu’ils commettent. Mais pas nous. Nous avons une puissante mémoire. Nous commettons une erreur, nous nous jugeons, nous nous déclarons coupables et nous nous punissons. Si la justice existait, cela suffirait ; on n’aurait pas à reproduire ce processus. Mais chaque fois que nous y repensons, nous nous jugeons à nouveau, puis encore une fois, et ainsi de suite. Si on a un mari ou une femme, il ou elle nous rappelle aussi notre erreur, afin que l’on puisse de nouveau se juger, de nouveau se punir et de nouveau se déclarer coupable. Est-ce juste ?

Combien de fois fait-on payer la même erreur à son conjoint, à ses enfants, à ses parents ? Chaque fois qu’on s’en souvient, on les juge à nouveau, on leur transmet tout le poison émotionnel que nous fait ressentir cette injustice, puis on les fait à nouveau payer pour leur erreur.

Est-ce là de la Justice ?

Le juge a tort parce que le système de croyance, le Livre de la Loi, est faux. Le rêve tout entier se fonde sur une loi fausse. Quatre-vingt quinze pour cent des croyances que nous avons gravées dans notre mémoire ne sont que des mensonges, et nous souffrons de croire ces mensonges.

Dans le rêve de la planète, il semble normal que les humains souffrent, qu’ils vivent dans la peur et provoquent des drames émotionnels. Ce rêve n’est pas agréable ; c’est un rêve de violence, de peur, de guerre, un rêve d’injustice. Quant aux rêves personnels des humains, même s’ils présentent quelques variations, de manière générale ce sont des cauchemars.

Si l’on regarde la société humaine, on constate que la raison pour laquelle il est si difficile d’y vivre est qu’elle est régie par la peur. Aux quatre coins de la planète on voit de la souffrance humaine, de la colère, un esprit de revanche, des toxicomanies, de la violence dans la rue, et une incroyable injustice. Présente à différents niveaux dans chaque pays, la peur contrôle le rêve de la planète.

Si l’on compare le rêve de la société humaine avec la description de l’enfer que les religions du monde entier ont promulguée, on constate que les deux sont identiques. Les religions disent que l’enfer est un lieu de punition ; de peur, de douleur et de souffrance, un lieu où le feu vous brûle. Le feu résulte des émotions nées de la peur. Chaque fois que l’on ressent de la colère, de la jalousie, de l’envie ou de la haine, on sent un feu qui brûle en soi. On vit dans un rêve d’enfer.
(…)

Chaque être humain a son propre rêve personnel et, comme celui de la société, il est généralement régi par la peur. On apprend à rêver l’enfer dans sa propre existence, dans son rêve personnel. Les mêmes peurs se manifestent de façon différente chez chacun, bien entendu, mais nous ressentons tous de la colère, de la jalousie, de la haine, de l’envie, et d’autres émotions négatives. Notre rêve personnel peut aussi devenir un cauchemar perpétuel dans lequel nous souffrons et vivons dans un état de peur permanent. Mais il n’est pas indispensable de faire des cauchemars. Il est possible de faire de beaux rêves.

Toute l’humanité est à la recherche de la vérité, de la justice et de la beauté. Nous sommes constamment en quête de vérité parce que nous ne croyons qu’aux mensonges gravés dans notre esprit. Nous recherchons la justice parce qu’il n’y en a pas dans notre système de croyance. Nous recherchons la beauté parce que, peu importe le degré de beauté d’une personne, nous ne croyons pas qu’elle soit belle. Nous ne cessons de chercher et chercher, alors que tout est déjà en nous. Il n’y a aucune vérité à trouver. Où que nous nous regardions, tout ce que nous voyons est la vérité, mais les accords que nous avons conclus et les croyances que nous entretenons nous privent d’yeux pour la voir.

Nous ne voyons pas la vérité parce que nous sommes aveugles, en raison des fausses croyances encombrant notre esprit. Nous avons besoin d’avoir raison et de donner tort aux autres. Nous avons confiance en nos croyances et celles-ci nous condamnent à souffrir. C’est comme si vous viviez au beau milieu d’un brouillard, ne vous permettant pas de voir plus loin que le bout de votre nez, un brouillard qui n’est même pas réel, qui n’est qu’un rêve, votre rêve de vie personnel, ce que vous croyez, tous les concepts concernant qui vous êtes, tous les accords que vous avez passez avec autrui, avec vous-même et même avec Dieu.



Votre esprit est un brouillard que les Toltèques appellent mitote (prononcez mi-to-té). Votre esprit est un rêve dans lequel des milliers de personnes parlent en même temps, et personne ne comprend personne. (…) En Inde on appelle le mitote « maya », ce qui signifie « illusion ». C’est l’idée que se fait la personnalité du « Je suis ».

C’est pour cela que les humains résistent à la vie. (…) Etre simplement soi-même, voilà ce que l’on redoute le plus.

Don Miguel Ruiz, Les Quatre accords toltèques, la voie de la liberté personnelle, 1997. Traduction Olivier Clerc, éditions Jouvence, 1999, pp. 25-31