mardi 19 avril 2011

Corona Borealis








Corona Borealis

mais tu as déjà vécu en Grèce, et l’inconscience radieuse de
la nature d’avant l’inconscient avait déjà choisi, pour y élever son
feu original, secrètement la pierre de ton corps –

et ta démarche aussi j’ai su la reconnaître,
quand sur la plage tu évitais, comme en dansant, les blanches
racines d’olivier perdues dans la chevelure chaotique des algues –

mais la limpide, l’héroïque, la si terrible gloire de
ton passage dans une chair appellera-t-elle un jour, en toi
la belle tristesse d’une âme, et celle-ci se réveillera-t-elle au

monde, pour que tu le brûles et détruises, amoureusement, de ton
haleine mentale, si dédoublée en toi-même par l’immémoire la
plus obscure de l’être, tu en venais à t’apitoyer

ainsi qu’une jeune mère, virginalement sur le noyau
de l’ancienne prédestination galactique de notre souche, que tu
envelopperais alors, ô claire douceur du Voile d’Athéna, afin que

renaîsse en elle, à travers toi et avec toi, la conscience
non-humaine, la brise scintillante venue d’Orion, l’unique respiration
cosmogonique de notre survivance dans la saison nocturne du néant



Jean Parvulesco, Corona Borealis
In : Traité de la chasse au faucon, L'Herne, Paris, 1984, p.89

lundi 18 avril 2011

Au-delà des apparences. Algernon Blackwood




L'aventure va au-devant de l'aventureux, les événements mystérieux surgissent devant ceux qui, par don d'émerveillement ou par imagination en guettent l'arrivée; mais la plupart des gens passent devant des portes entrebâillées en les croyant closes et ne prennent pas garde aux vagues frémissantes du grand rideau des apparences qui dissimule le monde des causes premières.
Il faut aux hommes une sensibilité exacerbée par des souffrances intimes exceptionnelles ou due à une tendance naturelle héritée d'un lointain passé pour leur faire prendre, bon gré mal gré, conscience d'un monde plus vaste qui se trouve là, à leur portée, et leur apprendre qu'à tout instant une combinaison fortuite d'états d'âme et de forces peut les inciter à franchir cette frontière mouvante.
Toutefois, certains hommes sont nés avec, au fond de leur coeur, cette terrible certitude et n'ont besoin d'aucun apprentissage. Jones appartenait sans aucun doute à cette élite.
Toute sa vie, il avait compris que ses sens ne pouvaient lui fournir qu'une succession plus ou moins intéressante d'apparences trompeuses; l'espace, tel que les hommes le mesurent, n'est qu'une source d'erreurs; le temps que l'horloge divise en une succession de minutes, n'est qu'une absurdité fondée sur l'arbitraire; tout ce que ses sens percevaient ne constituait, en fait, qu'une grossière image des réalités dissimulées par le rideau; il essayait sans trêve de les atteindre et il y parvenait parfois. Il avait toujours été conscient, en tremblant, de se trouver à la frontière d'une autre région où le temps et l'espace ne sont que vues de l'esprit, où les souvenirs léguées par les générations passées s'étalent en pleine lumière; où les forces sous-jacentes qui foisonnent en tout être humain sont clairement révélées, et il pouvait voir les ressorts secrets dissimulés au coeur du monde. De plus, ses fonctions d'employé de bureau dans une compagnie d'assurance contre l'incendie, qu'il remplissait scrupuleusement, ne lui permettait pas, cependant, d'oublier que derrière les murs de briques enfumées à l'abri desquelles une centaine d'hommes grattaient du papier sous des lampes électriques, il y avait une région de gloire où la partie la plus importante de son être évoluait, s'attardait, trouvait sa raison d'exister. Car, dans cette région, il croyait jouer le rôle de spectateur à l'égard de sa vie laborieuse de tous les jours, assister dans une attitude sereine au cours des événements sans être atteint, dans son âme, par les souillures, le bruit, l'agitation vulgaire du monde extérieur.
Et ce n'était pas un simple rêve poétique. Jones ne se plaisait pas à jouer à l'idéaliste dans le seul but de s'amuser. C'était chez lui une conviction vivante, effective. Il était tellement persuadé que le monde extérieur résultait d'une vaste tromperie exercée sur lui par des sens rudimentaires, qu'il lui arrivait, en contemplant un vaste bâtiment comme la cathédrale Saint-Paul, de se dire qu'il n'y aurait rien de surprenant à la voir soudain se mettre à trembler comme un amas de gelée et ensuite fondre complètement, tandis qu'à sa place se trouverait brusquement révélée une masse colorée, animée de vibrations amples et confuses, c'est-à-dire la splendeur authentique - le principe spirituel - dont elle est la représentation pétrifiée.

Algernon Blackwood, La Folie de Jones, 1907, in Le Camp du Chien, Denoël, collection "Présence du futur", traduction Jacques Parsons, 1975

jeudi 14 avril 2011

La Robe orange. Jean Parvulesco

ce qui vise à l'honorer
trouve sa source là-haut
Catharina Regina von Greiffenberg




dressé contre la ruche entière, contre sa persistance au
cours de ta mémoire non délaissée, contre ce qui
exalte les occurrences de ta plus sombre lumière,
clairs sentiers de la raison longeant les précipices d’une
flamme très faible en moi, qui seule dans la honte
dans les salines profondes de notre déréliction, ô écumante
produira le cher désir, et l’être qui t’emportera
vivante, ensoleillée, mais si lointaine de moi
vers l’angle demeuré, où toutes les vagues s’apaisent

vouloir encore que cet amour nous en revienne, et que ta chair
s'embrase sous mon souffle, à la tombée du jour, dans cette
délégation sans astres en subissant une loi plus fortunée, Belle Al-
liance ontologique du Règne et de ses démonstrations immenses,
qui marquent sous l'horizon les privilèges de ta nais-
sance, à peine dévoyées : car tu seras produite par l'espérance, et
par la Foi stagnante dans les ornières d'une conscience fidèle à
l'ordre ancien, fidèle en Charité à la rumeur de l'océan qui se
lève, tumultueusement, vers les falaises rhétoriques de
ces hauteurs sans nom, à l'Est de la Grande Ourse; toi seule
dans la splendeur de tes dépouilles, et surmontée de quels lim-
pides pâturages d'air, l'éblouissante cosmogonie de tes genoux donnée
pour une visitation de l'Eveillée aux Draps, comme l'ombre
hyperboréenne lui entourant l'Epaule Droite; morsure du laurier des
âges sans ténèbres, éclat d'un sang que n'épargnèrent les Roses

avec les ronces laiteuses de ma tristesse, nouées en dragonnade
dans la toison euclidienne de son portail foudroyé en Béthanie,

qu'une plénitude plus ancienne que son retour l'escorte en débandade
dans l'éloignement des sentiers perdus, hors la forêt à peine jaunie


Jean Parvulesco, O oublieuse de tout, le voudras-tu qu'il s'en souvienne
In : Traité de la chasse au faucon, L'Herne, Paris, 1984, pp.11-13

mercredi 13 avril 2011

Mobiliser les ressources de l'organisme pour percevoir. Carlos Castaneda




Don Juan Matus assurait que les êtres humains, en tant qu’organismes vivants, possédaient un mode de perception prodigieux qui, malheureusement, engendrait une fausse conception des choses, une apparence trompeuse : le flux d’énergie pure qui leur parvient de l’univers en général est transformé en données sensorielles, interprétées ensuite en fonction d’un système de référence strict que les sorciers appellent la forme humaine. C’est cet acte magique d’interprétation de l’énergie pure qui suscite l’impression fausse, la conviction nourrie par les humains que leur système d’interprétation est tout ce qui existe.
Don Juan illustrait ce phénomène en prenant un exemple. Il disait que l’arbre, tel que les humains le connaissent, relève davantage de l’interprétation que de la perception. Il observait que pour établir la présence d’un arbre, tout ce dont les êtres humains ont besoin est un rapide coup d’œil qui ne leur apprend pas grand chose. Le reste est un phénomène qu’il décrivait comme l’appel de l’intention, l’intention de l’arbre ; c’est-à-dire l’interprétation de données sensorielles relatives à ce phénomène spécifique que les humains appellent arbre. Tout l’univers des hommes est, comme dans cet exemple, composé d’un répertoire sans fin d’interprétation où les sens humains jouent un rôle minimal, assurait-il. En d’autres termes, seul le sens de la vision touche l’influx énergétique qui provient de l’univers ; encore n’est-ce que de manière très sommaire. (…)

A en croire Don Juan, les shamans de l’ancien Mexique décrivaient l’intention comme une force éternelle qui imprègne tout l’univers, une force qui a conscience d’elle-même au point de répondre aux appels et aux commandements des shamans. Grâce à l’intention, ces shamans étaient capables de libérer non seulement toutes les facultés de perception, mais aussi toutes les possibilités d’action humaine. Par l’intention, ils accédaient aux modes d’expression les plus inconcevables.
Don Juan m’a enseigné que la limite des facultés de perception humaines est appelée la bande de l’homme, ce qui signifie que les possibilités humaines s’inscrivent dans une certaine étendue déterminée par l’organisme. Les frontières qui la circonscrivent ne sont pas les traditionnelles limites de la pensée organisée : elles englobent la totalité des ressources que renferme l’organisme humain. Don Juan pensait que ces ressources n’étaient jamais exploitées et qu’elles ne trouvaient pas à s’exprimer, confinées qu’elles étaient par des idées préconçues sur les limitations de l’homme, sans rapport avec son potentiel réel.
Il affirmait, de la manière la plus catégorique, que puisque l’énergie telle qu’elle est perçue lorsqu’elle circule dans l’univers se présente sous une forme qui n’a rien d’arbitraire ni d’idiosyncrasique ceux qui voient sont en présence d’expressions spontanées de l’énergie, sans interférences ni déformations imputables à l’homme. Il s’ensuit que leur perception est, en elle-même et par elle-même, la clé qui libère le potentiel humain si bien cadenassé qu’il n’entre jamais en ligne de compte. Pour y parvenir, il est indispensable de mobiliser la totalité des facultés de perception humaines.

Carlos Castaneda, Passes magiques, 1998. Editions du Rocher, 1998, traduction Emmanuel Scavée, pages 47, 49-50