dimanche 11 décembre 2011

Carlos Castaneda. Ne pas faire (2)


Don Juan à Carlos Castaneda :
"Je n'ignore pas que tu penses que tu es pourri, dit-il, et ça c'est ton faire. Maintenant pour modifier ce faire, je te recommande d'apprendre un autre faire. A partir de maintenant et pour huit jours, je veux que tu te mentes à toi-même. Au lieu de raconter la vérité, que tu es laid, pourri jusqu'à la moelle, inadapté, tu te racontes exactement le contraire (...) Cela pourrait te fixer sur un autre faire et alors tu pourras te rendre compte que les deux faire sont des mensonges, qu'ils sont irréels, et que prendre l'un d'eux comme point d'articulation de la vie n'est qu'un gaspillage de temps, parce que la chose réelle est l'être qui en toi devra mourir. Parvenir à cet être est le ne-pas-faire du soi."

Le voyage à Ixtlan. Les leçons de Don Juan. Carlos Castaneda, 1972. traduction Marcel Kahn, 1974, Gallimard. Edition Folio Essai, 1996, page 259.


"Il définissait le "non faire " comme un acte non familier qui engage notre être total, en le forçant à devenir conscient de son segment lumineux" (Le Don de l'Aigle")




Bernard Dubant, Michel Marguerie, Castaneda. Le saut dans l'inconnu, 1982, Guy Trédaniel, 2e édition, 1990, pp. 19-24 :
L'essentiel du comportement du guerrier consiste à "ne pas faire". Le "faire" est le comportement de l'homme ordinaire. Ce comportement l'amène à toujours considérer de la même façon, c'est-à-dire à fabriquer sans cesse son monde d'après les critères qu'on lui a enseignés dès qu'il s'est solidifié.
C'est pour cela que la vie "ordinaire" (...) est composée d'une infinité d'habitudes, lesquelles entraînent immanquablement l'homme qui les suscite à l'ignorance de lui-même, à la conformité à l'opinion des autres (...)
"Tout faire est un laisser-aller". Cela signifie que l'homme qui "fait" sans cesse se bâtit un monde d'après l'entraînement de ses désirs et de ses passions, qui ne sont pas, malgré qu'on en ait, des choses "naturelles", mais seulement un manque catastrophique d'empire sur soi-même.

Le "ne pas faire" est un acte, ou plutôt un "non acte", désintéressé, c'est-à-dire "sans désir". (...)
Le "ne pas faire" est la pure inutilité, et c'est cette inutilité, c'est à dire cette "non ordonnance à", qui nous force à nous ressouvenir : c'est elle qui est notre décision.

Contempler les ombres des choses, c'est "ne pas faire". Mais, ajoute Don Juan, considérer que les ombres ne sont que des ombres, c'est "faire" (...). Ainsi le "ne pas faire" qui fait sortir l'attention de son sillon habituel, est la façon de considérer qu'il "y a beaucoup plus pour nous".

Don Juan enseigne que les hommes sont des êtres lumineux, c'est-à-dire qu'ils ont des corps lumineux, parallèlement à leur corps physique. Le "faire" est l'attention exclusive au corps physique, et c'est le "faire "qui bâtit le corps physique.

C'est pourquoi la rupture de cette "attention" nécessite une rupture des routines qui en sont la substance.
(...)
Il s'agit dans tous les cas de briser le flux continu de notre perception commune" (...) Ce qu'il faut observer, cependant, c'est que le "ne pas faire" ne doit pas devenir une routine : et le seul moyen qu'il ne soit pas une routine, c'est qu'il engage toute l'attention, et ainsi rompe d'une certaine façon, faible au début, totale à la fin, le flux perpétuel de la première attention.
(...)
Ainsi tout "ne pas faire" tend à ceci : à ce que cesse le "dialogue intérieur", qui fait et qui en définitive est le monde, c'est-à-dire notre représentation du monde (le monde n'étant qu'une représentation).
(...) tout acte à son "ne pas faire" comme tout corps à son ombre. Et le "ne pas faire" de tout acte est son correspondant dans l'autre monde de l'attention : "rêver" est le ne pas faire du sommeil. Traquer est le ne pas faire de l'état de veille. Marcher en arrière est un "ne pas faire" de la marche, car cela force l'attention à se fixer.



samedi 8 octobre 2011

Faire et Non Faire. Carlos Castaneda



« Les choses ne sont réelles que quand on a appris à accepter leur réalité. »
Le monde, qui n’est qu’une représentation, se maintient par le dialogue intérieur. Sans cesse, nous nous parlons à nous-mêmes, entretenant ainsi notre représentation, celle que nous avons apprise : « Pour Don Juan, la réalité de notre vie quotidienne réside en un continuel flot d’interprétation perceptuelles que nous, ceux qui partagent une adhésion spécifique, avons appris à faire. »
Ainsi, le « monde » n’est qu’une simple représentation, qui devient description « puisque nous pensons à propos de tout », et que nous regardons comme nous pensons. La description qu’on nous a donnée devient ainsi perception lorsque nous y prêtons attention, et notre attention est toujours dirigée vers elle. L’attention est la clé de toutes choses. « Ce rocher, sur lequel nous sommes assis, est un rocher parce que nous avons été contraints à lui accorder notre attention en tant que rocher. » Le rocher est « ainsi », et perçu ordinairement par tous de la même façon, parce que tous nous lui prêtons le même genre d’attention, et cette attention dépend de la description qui nous a été donnée.
La mémoire est ainsi évidemment l’autre clef de la perception : nous ne faisons que nous souvenir, nos perceptions ne sont que souvenirs, et notre mémoire est sélective. Nous prêtons uniquement attention aux choses qui entrent dans la description apprise – c’est-à-dire nous censurons spontanément nos sensations -, description à laquelle nous ajoutons spontanément foi, n’ayant aucun moyen, avant d’aborder une autre description, de lui échapper. Et c’est le rôle de la raison de contraindre à interpréter le monde de façon étroite et sélective : elle constitue ainsi un « moule » par lequel nous « créons » l’univers.


Ainsi, par rapport au monde immédiat, notre perception est toujours en défaut. Elle est très lente, relative et partiale. Or, comme nous le verrons, nous ne sommes que perception, et, en dernier lieu, attention. Les choses ne sont comme nous les croyons que parce que nous les croyons comme nous les pensons. Notre « a priorisme » est le fruit de notre servilité à l’égard de la description donnée. (…) Le monde se conforme à la description que nous donne notre pensée : en outre, la « foi » nous fait défendre notre représentation et nous donne le sentiment erroné de vérité : ce qui constitue notre « faire ». « Ce rocher, dit Don Juan, est un rocher à cause du « faire ». « Faire est ce qui rend ce rocher rocher et ce buisson buisson. » Ainsi, « le monde est le monde parce que tu connais le « faire » impliqué en le rendant tel. » Sans ce « faire », rien ne serait plus familier pour nous. » « Faire » implique une série d’éléments qui permettent son fonctionnement. Si un élément vient à faire défaut, le « faire » s’écroule. (…) Une faille, et le « faire », créateur de la structure, s’écroule. Cela s’appelle folie pour l’homme ordinaire. Mais pour le guerrier, le "faire » doit être détruit très méthodiquement, car son dessein n’est ni la « folie », ni la mort. Ainsi la raison n’est pas à bannir en tant que « raison raisonnante » mais en tant qu’attention au seul monde ordinaire : elle ne doit pas être brisée, mais déplacée : son hégémonie doit cesser.
Tout l’enseignement des sorciers, dit Don Juan, amène à « stopper le monde », c’est-à-dire à arrêter le dialogue intérieur. « Stopper le monde », c’est une technique grâce à laquelle le monde tel que nous le connaissons doit s’écrouler. (…)
Stopper le monde, c’est donc arrêter de le « faire », c’est-à-dire de le fabriquer sans cesse en se parlant à soi-même, en se disant toujours ce que sont les choses. C’est par conséquent annihiler le primat de la raison en se référant au corps, au « Sentiment » qui dit ce que sont les choses bien mieux que la raison ; c’est par conséquent faire écrouler la notion de « vérité » comme critère suprême. Rien ne repose sur rien, et le guerrier prend le contre-pied de l’attitude de l’homme ordinaire : il transforme le « faire » en « ne pas faire », le monde limité et mesquin en monde incommensurable et mystérieux.
Une des techniques qu’enseigne Don Juan pour « stopper le monde », est une marche spéciale, qui consiste à troubler sa vision en ne posant son regard sur rien de précis, et en prêtant attention à ses bras, en courbant ses doigts de façon inaccoutumée. La raison, ainsi saturée d’informations, doit renoncer à son contrôle. Ainsi « ne pas faire », « stopper le monde », c’est mettre la perception dans une impasse. Quand la raison ne peut plus contrôler les informations, elle doit s’effacer. Donner une autre description que celle accoutumée, à laquelle l’apprenti adhère, aboutit à faire stopper le monde par celui-ci. Se persuader d’un autre « faire », par exemple se dire qu’on est tout le contraire de ce qu’on a toujours pensé de nous-même, c’est se rendre compte que les deux « faire » sont des mensonges, qu’ils sont irréels, et que prendre l’un d’eux pour articulation de la vie n’est qu’un gaspillage de temps, parce que la chose réelle est l’être qui doit mourir. Parvenir à cet être est le « ne pas faire » du « soi ». Ainsi le « ne pas faire » est le seul moyen de parvenir au sentiment impérieux de notre propre mort. (…)
Il va de soi que ce n’est pas une nouvelle « croyance ». La raison peut aisément « croire », c’est-à-dire, si elle se sent menacée de destruction, accorder du crédit, et ainsi intégrer le « ne pas faire » dans son « faire ». Mais « la raison se débine lorsqu’elle se trouve en dehors de ses étroites limites. » Le monde ne s’écroule que lorsque le guerrier est au pied du mur : ce pourquoi la stratégie du maître s’emploie à berner sa raison. « En lui présentant des situations impensables mais réelles, auxquelles l’apprenti ne peut faire face, il l’oblige à se rendre compte que sa raison, aussi merveilleuse soit-elle, ne peut rendre compte de tout. » Ainsi, notre perception dépend de ce que nous nous attendons à voir, puisque la raison pose elle-même le problème, qui contient déjà la solution. Lorsque la perception est inattendue et n’entre dans aucun cadre prévu, la raison perd son contrôle. En d’autres termes, le monde se conforme à nos habitudes, et donc nous prenons nos habitudes pour le monde. « Lorsqu’un guerrier parvient à interrompre son dialogue intérieur, tout devient possible ; les combinaisons les plus farfelues deviennent possibles. »

Bernard Dubant, Michel Marguerie, Castaneda. La voie du Guerrier, 1981, Guy Trédaniel, 2e édition, 1988, pp. 47-52.

dimanche 4 septembre 2011

Bouddhisme : concentration, observation et sentiment océanique




Tout l’enseignement du Bouddha part de cette simple question : comment se libérer de la souffrance ? Pour y répondre, le Bouddha a choisi de quitter le monde et a incité ses disciples à en faire autant. De fait, le Bouddhisme est demeuré une voie essentiellement monastique… Cela signifie-t-il que pour le bouddhisme la vie ordinaire, le travail, la famille, la vie en société, etc., sont des obstacles à la réalisation ? Qu’en est-il selon vous ?
Considérer le bouddhisme comme une voie essentiellement monastique est, je crois, une erreur. Pour moi, la résolution de la souffrance ne passe pas le fait de quitter le monde, mais par le fait de changer son point de vue sur le monde. Aussi, ce n’est pas le monde qui doit être quitté, mais notre état d’esprit ordinaire : un esprit d’attachement, illusoire, qui nous fait nous identifier à notre petit ego, nous entraîne à développer toute une série de désirs et de volonté de puissance, et qui pervertit notre attitude face au monde. La pratique de la méditation nous permet de purifier nos motivations, d’y voir plus clair et d’harmoniser notre vie avec notre réalité intime, profonde, de manière à ce que cette vie devienne plus heureuse et plus juste. C’est cela qui est fondamental et non le fait de quitter ou pas le monde.
(…)
La vie spirituelle ne commence pas au moment où on se serait, dégagé de tous les obstacles. Chaque moment de la vie quotidienne, au contraire, est une occasion de pratiquer et de s’éveiller. En ce sens les « phénomènes » sont mêmes nécessaires : on ne peut pas pratiquer sans eux ! Dès qu’une personne avance sur le chemin spirituel, qu’elle transforme sa relation aux autres et au monde, alors le monde, lui aussi, se transforme et fait un pas en avant. Le sens de la voie est d’aller vraiment ensemble, d’actualiser une vie complètement solidaire du monde dans lequel on se trouve. Dans le zen, il n’y a pas de séparation, pas de dualité entre soi et le monde.

Y aurait-il une réalité fondamentale, une nature originelle que l’on retrouverait en s’éveillant ?
Oui, bien sûr. Mais j’ai envie de dire que la véritable nature de la réalité est de ne pas avoir de réalité, c’est-à-dire de ne pas avoir de nature fixe, substantielle. La conception de quelque chose qui existerait de manière absolue (ce qui veut dire, étymologiquement, « séparée ») est une production de l’esprit. Du point de vue du bouddhisme, il n’y a qu’un champ ouvert d’interdépendances. Accepter cette réalité est profondément libérateur, même si cela peut paraître a priori effrayant.

Cela signifie-t-il qu’il faut abandonner l’ego ?

L’être humain, pour se développer sainement, a besoin de se constituer une personnalité, de se différencier. Il a peur de se dissoudre dans ce que certains ont appelé « le sentiment océanique». C’est cette peur que les mystiques transgressent. Cela ne signifie pas qu’ils abandonnent leur différence, mais qu’ils la font coexister avec le sens de l’identité. Vous et moi sommes différents ; en même temps, nous partageons quelque chose en commun qui nous dépasse tous les deux. Aussi n’est-ce pas l’ego qu’il faut abandonner, mais le dysfonctionnement qui consiste à s’identifier à cet ego.

L’expérience de l’interdépendance naît-elle de la pratique de zazen ?

On en fait en effet directement l’expérience en zazen, en voyant à quel pont la posture et l’attitude de notre corps, notre façon de respirer et notre état d’esprit sont interdépendants. En outre, la concentration sur le corps – en zazen, mais aussi en marchant, en mangeant, etc. – permet d’apaiser l’esprit. Pour reprendre une image souvent utilisée dans le zen, lorsque le vent cesse de souffler, la surface de la mer s’apaise. On peut alors voir le fond. En même temps, la surface reflète de manière juste, authentique, l’ensemble de l’univers. La conscience devient comme un miroir à deux faces, l’une tournée vers l’intérieur l’autre vers l’extérieur, dans lequel on peut observer les choses aussi bien à leur niveau purement phénoménal qu’à leur niveau ultime… La combinaison de la concentration et de l’observation est vraiment spécifique du zen. L’observation entraine forcément une adhésion à ce qui apparaît. Mais un miroir qui retiendrait quoi que ce soit à sa surface ne pourra pas fonctionner longtemps. Alors le retour à la concentration sur le corps permet de lâcher prise, de laisser passer. En zazen, on apprend à pratiquer simultanément concentration et observation, ou à faire des allers et retours très rapides de l’une à l’autre.

Interview de Roland Yuno Rech « Concentration et observation », in Georges-Emmanuel Hourant, Enquête au cœur de l’être, Albin Michel, collection Espaces libres, 2005.

lundi 18 juillet 2011

L'alignement avec la Terre. Carlos Castaneda





« Les anciens voyants virent que la terre est pourvue d’un cocon. Ils virent que la terre est enveloppée par une boule, un cocon lumineux qui emprisonne les émanations de l’Aigle. La terre est un être sensible gigantesque, soumis aux mêmes forces que nous. »
(…)
Don Juan affirma à nouveau que les anciens voyants ne se trompaient pas à cet égard, parce que la terre est bien notre origine première.
(…)
Il m’expliqua que ce qu’il appelait la clé universelle consistait à savoir, de première main, que la terre est un être sensible et peut, en tant que telle, donner aux guerriers un élan extraordinaire ; c’est une impulsion qui vient de la conscience même de la terre, à l’instant où les émanations intérieures au cocon des guerriers s’alignent avec les émanations intérieures au cocon de la terre qui leur sont appropriées. La terre et l’homme étant des êtres sensibles, leurs émanations coïncident, ou, plus exactement, la terre contient toutes les émanations présentes chez l’homme et toutes les émanations présentes chez tous les êtres sensibles, organiques aussi bien que non organiques.
Quand survient le moment de l’alignement, les êtres sensibles utilisent cet alignement d’une façon restreinte et perçoivent leur monde. Les guerriers peuvent utiliser cet alignement soit pour percevoir, comme tout un chacun, soit à la façon d’une impulsion qui leur permet de pénétrer dans des mondes inimaginables.
(…)
Don Juan me répéta à plusieurs reprises que la portion des émanations qui se trouvent à l’intérieur du cocon de l’homme n’est destinée qu’à la conscience et que la conscience réside dans le fait d’accorder cette portion d’émanations avec la même portion d’émanations en liberté. On les appelle les émanations en liberté parce qu’elles sont immenses ; et lorsqu’on dit que l’inconnaissable se trouve en dehors du cocon de l’homme, cela revient à dire que l’inconnaissable est au sein du cocon de la terre. Cependant, au sein du cocon de la terre se trouve aussi l’inconnu, et l’inconnu, dans le cocon de l’homme, ce sont les émanations qui ne sont pas touchées par la conscience. Quand la lueur de la conscience les touche, elles deviennent actives et peuvent s’aligner avec les émanations en liberté qui leur correspondent. Quand cela se produit, l’inconnu est perçu et devient le connu.

(…) lorsque le point d’assemblage de l’homme franchit, en se déplaçant, une limite cruciale, les conséquences en sont toujours les mêmes pour tout le monde. Les techniques utilisées pour le déplacer peuvent être aussi diverses que possible, mais les conséquences sont toujours les mêmes, à savoir que le point d’assemblage assemble d’autres mondes, aidé par l’impulsion de la terre.
- L’impulsion de la terre est-elle la même pour tout le monde, don Juan?
-Bien sûr. Le problème qui se pose à l’homme est celui du dialogue intérieur. On ne peut se servir de cette impulsion que lorsqu’on est parvenu à un état de silence total. Tu trouveras la confirmation de cette vérité le jour où tu tenteras de te servir toi-même, seul, de cette impulsion.
(…)
Don Juan me dit que Genaro voulait me montrer ce que je n’avais pas encore compris, à savoir que la suprême conscience de la terre est ce qui nous permet de nous transformer en d’autres grandes bandes d’émanations.
Nous, les êtres humains, nous sommes des individus qui perçoivent, dit-il. Et nous percevons parce que certaines émanations intérieures au cocon de l’homme s’alignent avec certaines émanations extérieures. L’alignement constitue donc le passage secret et l’impulsion de la terre est la clé.
(…)
J’eus la curieuse impression – mais je la connaissais bien – que j’étais moi-même et qu’en même temps je ne l’étais pas. J’étais cependant conscient de tout ce qui m’entourait grâce à une aptitude à la fois étrange et extrêmement familière. Le spectacle du monde se présenta à moi tout d’un coup. Tout, en moi, voyait ; la totalité de ce que j’appelais mon corps, lorsque je me trouvais dans mon état de conscience normale, avait la capacité de saisir les choses, comme s’il était un œil immense qui discernait tout.
(…)
Genaro vient de t’aider à aligner tes émanations avec celles des émanations en liberté qui appartiennent à une autre bande, me dit don Juan. L’alignement doit être un acte très tranquille, imperceptible. Pas d’envolée, pas de tapage. »
Genaro se mit à marcher devant nous et don Juan m’ordonna de rouler les yeux dans le sens contraire des aiguilles d’une montre pendant que je regardais Genaro, pour éviter d’être entrainé avec lui. Je lui obéis. Genaro était à cinq ou six pieds de moi. Soudain sa silhouette devint diffuse et il disparut, en un instant, comme une bouffée d’air.


(…)
Genaro est séparé de nous en ce moment par la force de la perception, dit calmement don Juan. Quand le point d’assemblage assemble un monde, ce monde est total. Voilà le prodige sur lequel sont tombés les anciens voyants sans jamais comprendre sa nature : la conscience de la terre peut nous donner une impulsion qui nous sert à aligner d’autres grandes bandes d’émanations, et la force de ce nouvel alignement fait disparaître le monde.
Chaque fois que les anciens voyants opéraient un nouvel alignement, ils croyaient qu’ils étaient descendus dans les profondeurs du bas ou qu’ils étaient montés dans les cieux du haut. Ils n’ont jamais compris que le monde s’évanouit comme une bouffée d’air quand un alignement nouveau et total nous fait percevoir un autre monde total.

Carlos Castaneda, Le feu du dedans, 1984, traduction Amal Naccache, 1985, Gallimard. Réédition Folio Essais, 1998, chapitre L’impulsion de la terre, p. 296-314

samedi 25 juin 2011

Jean-Paul Bourre, poème (2)

L’art de recueillir les bûches qui réchauffent l’ours
l’impossible milieu de l’horloge
le silence penché sur l’ardoise du toit
le bienfait des mouettes qui mangent les ombres
autant de variations chimiques
dans la conscience du chaman guérisseur



Jean-Paul Bourre, Café Hawelka, éditions de Magrie, 1994, p. 48



Ecouter et voir Jean-Paul Bourre sur Radio ici et Maintenant / Youtube

Jean-Paul Bourre, poème (1)

Un acte
une flamme
révolver en main
il inverse le sens du fleuve
tend son corps éternel
entre dans le grand lit d’autre chose
et règne
latéral à lui-même

Jean-Paul Bourre, Café Hawelka, éditions de Magrie, 1994, p. 43

La domestication de l'homme par la peur.

Les enfants sont domestiqués comme les chiens, les chats, ou tout autre animal. Pour instruire un chien, on le punit et on le récompense. De manière analogue, nous formons nos enfants, que nous aimons tant, exactement comme on dresserait un animal domestique : par un système de punitions et de récompenses.
(…)
Chaque fois que nous enfreignions les règles nous étions punis ; lorsque nous les respections, on nous récompensait. On nous punissait plusieurs fois par jour, et nous recevions également plusieurs récompenses quotidiennes. Bientôt nous avons commencé à avoir peur d’être puni ou de ne pas recevoir de récompense, celle-ci consistant à obtenir l’attention de nos parents ou d’autres personnes telles que nos frères et sœurs, professeurs et amis. Nous avons donc eu besoin de capter l’attention des autres pour obtenir cette récompense. Comme elle nous faisait du bien, nous aussi avons continué de faire ce que les autres attendaient de nous pour l’obtenir. Ayant peur d’être puni et peur de ne pas être récompensé, nous nous sommes mis à prétendre être qui nous n’étions pas, jute pour faire plaisir aux autres, juste pour paraître assez bien à leurs yeux. Nous nous efforcions de faire plaisir à papa et maman, nous voulions plaire aux maîtres d’école, plaire à l’église, alors nous avons commencé à jouer des rôles. Nous prétendions être autre que nous n’étions, de peur d’être rejetés. Cette peur est ensuite devenue celle de ne pas être comme il faut, assez bon. Au bout du compte nous sommes devenus quelqu’un d’autre que nous-mêmes, des copies des croyances de maman, des croyances de papa, des croyances de la société et de la religion.
Toutes nos tendances naturelles se sont perdues au cours de ce processus de domestication. Et lorsque nous avons été assez âgés pour commencer à comprendre, nous avons appris le mot « non ». Les adultes disaient « ne fais pas ceci, ne fais pas cela » Alors nous nous rebellions et disions « non » pour défendre notre liberté. Nous voulions être nous-mêmes, mais nous étions trop petits, et les adultes étaient grands et forts. Au bout de quelques temps nous avons commencé à vivre dans la peur car nous savions que chaque fois que nous ferions quelque chose de faux, nous serions punis.

La domestication est si forte, qu’arrivés à un certain point de notre vie, nous n’avons plus besoin de personne pour nous domestiquer : ni papa et maman, ni l’école ni l’église. Nous sommes si bien dressés que nous devenons nos propres dresseurs. Nous sommes des animaux auto-domestiqués. Nous pouvons désormais nous domestiquer nous-mêmes selon le même système de croyance que l’on nous a inculqué, en utilisant le même processus de punition et de récompense. (…)

Ce système de croyance est comme un Livre de la Loi qui dirige notre esprit. Tout ce qui se trouve dans ce Livre de la Loi est notre vérité, sans l’ombre d’un doute. Tous nos jugements se fondent sur lui, même s’ils vont à l’encontre de notre propre nature intérieure. Même des lois morales telles que les Dix Commandements sont inscrits dans notre psychisme au cours du processus de domestication. Un par un, tous les accords que nous concluons s’ajoutent au Livre de la Loi puis dirigent notre vie.

Une part de notre esprit juge toute chose et chacun, y compris le temps, le chien, le chat : tout. Ce juge intérieur utilise ce qu’il y a dans Le Livre de la Loi pour juger ce que nous faisons et ne faisons pas, tout ce que nous pensons et ne pensons pas, tout ce que nous ressentons et ne ressentons pas. Tout est soumis à la tyrannie de ce Juge. Chaque fois que nous faisons quelque chose de contraire au Livre de la Loi, le Juge nous déclare coupable, nous devons être puis et avoir honte. (…)

Une part de nous-mêmes reçoit ces jugements : on l’appelle la Victime. La Victime subit la réprimande, la culpabilité et la honte. C’est cette partie de nous qui dit : « Pauvre de moi, je ne suis pas assez bon, je ne suis pas assez intelligent, je ne suis pas assez beau, je ne mérite pas d’amour, pauvre de moi.’ Le Juge est d’accord et dit : « Oui, tu n’es pas assez bon ». Et tout cela découle d’un système de croyances auquel nous n’avons jamais choisi de croire. Ces croyances sont d’ailleurs si fortes que même des années plus tard, lorsqu’on découvre de nouveaux concepts et qu’on essaye de prendre ses propres décisions, on réalise qu’elles contrôlent toujours notre vie.

Tout ce qui va à l’encontre du Livre de la Loi vous fait ressentir une drôle de sensation dans le plexus solaire, que l’on appelle la peur. Contrevenir aux règles du Livre de la Loi rouvre vos plaies et votre réaction est de produire un poison émotionnel. Puisque tout ce qu’il y a dans le Livre de la Loi doit être vrai, tout ce qui remet en question vos croyances provoque un sentiment d’insécurité. Même si le Livre de la Loi est faux, il vous donne un sentiment de sécurité.

Voilà pourquoi il faut beaucoup de courage pour remettre en question ses propres croyances. Car même si on ne les a pas choisies, il est néanmoins vrai qu’on leur a donné notre accord. Celui-ci est si fort que même en comprenant, dans le principe, que ces croyances ne sont pas vraies, à chaque enfreinte aux règles on subit quand même la critique, la culpabilité et la honte.

Tout comme le gouvernement possède un livre de lois qui contrôle le rêve de la société, notre système de croyances est le Livre de Lois qui dirige notre rêve personnel. Toutes ces lois existent dans notre tête, nous les croyons, et notre Juge intérieur fonde tout ce qu’il dit sur elles. Le juge décrète et la Victime subit la culpabilité et la punition.

Mais qui dit que la Justice est présente dans ce rêve ?

La vraie justice consiste à ne payer qu’une seule fois pour chaque erreur. La vraie injustice consiste à payer plus d’une fois pour chacune.

Combien de fois paie-t-on pour une seule erreur ?

Réponse : des milliers.

L’être humain est le seul animal sur terre qui paie des milliers de fois pour chacune de ses erreurs. Tous les autres animaux ne paient qu’une seule fois pour les erreurs qu’ils commettent. Mais pas nous. Nous avons une puissante mémoire. Nous commettons une erreur, nous nous jugeons, nous nous déclarons coupables et nous nous punissons. Si la justice existait, cela suffirait ; on n’aurait pas à reproduire ce processus. Mais chaque fois que nous y repensons, nous nous jugeons à nouveau, puis encore une fois, et ainsi de suite. Si on a un mari ou une femme, il ou elle nous rappelle aussi notre erreur, afin que l’on puisse de nouveau se juger, de nouveau se punir et de nouveau se déclarer coupable. Est-ce juste ?

Combien de fois fait-on payer la même erreur à son conjoint, à ses enfants, à ses parents ? Chaque fois qu’on s’en souvient, on les juge à nouveau, on leur transmet tout le poison émotionnel que nous fait ressentir cette injustice, puis on les fait à nouveau payer pour leur erreur.

Est-ce là de la Justice ?

Le juge a tort parce que le système de croyance, le Livre de la Loi, est faux. Le rêve tout entier se fonde sur une loi fausse. Quatre-vingt quinze pour cent des croyances que nous avons gravées dans notre mémoire ne sont que des mensonges, et nous souffrons de croire ces mensonges.

Dans le rêve de la planète, il semble normal que les humains souffrent, qu’ils vivent dans la peur et provoquent des drames émotionnels. Ce rêve n’est pas agréable ; c’est un rêve de violence, de peur, de guerre, un rêve d’injustice. Quant aux rêves personnels des humains, même s’ils présentent quelques variations, de manière générale ce sont des cauchemars.

Si l’on regarde la société humaine, on constate que la raison pour laquelle il est si difficile d’y vivre est qu’elle est régie par la peur. Aux quatre coins de la planète on voit de la souffrance humaine, de la colère, un esprit de revanche, des toxicomanies, de la violence dans la rue, et une incroyable injustice. Présente à différents niveaux dans chaque pays, la peur contrôle le rêve de la planète.

Si l’on compare le rêve de la société humaine avec la description de l’enfer que les religions du monde entier ont promulguée, on constate que les deux sont identiques. Les religions disent que l’enfer est un lieu de punition ; de peur, de douleur et de souffrance, un lieu où le feu vous brûle. Le feu résulte des émotions nées de la peur. Chaque fois que l’on ressent de la colère, de la jalousie, de l’envie ou de la haine, on sent un feu qui brûle en soi. On vit dans un rêve d’enfer.
(…)

Chaque être humain a son propre rêve personnel et, comme celui de la société, il est généralement régi par la peur. On apprend à rêver l’enfer dans sa propre existence, dans son rêve personnel. Les mêmes peurs se manifestent de façon différente chez chacun, bien entendu, mais nous ressentons tous de la colère, de la jalousie, de la haine, de l’envie, et d’autres émotions négatives. Notre rêve personnel peut aussi devenir un cauchemar perpétuel dans lequel nous souffrons et vivons dans un état de peur permanent. Mais il n’est pas indispensable de faire des cauchemars. Il est possible de faire de beaux rêves.

Toute l’humanité est à la recherche de la vérité, de la justice et de la beauté. Nous sommes constamment en quête de vérité parce que nous ne croyons qu’aux mensonges gravés dans notre esprit. Nous recherchons la justice parce qu’il n’y en a pas dans notre système de croyance. Nous recherchons la beauté parce que, peu importe le degré de beauté d’une personne, nous ne croyons pas qu’elle soit belle. Nous ne cessons de chercher et chercher, alors que tout est déjà en nous. Il n’y a aucune vérité à trouver. Où que nous nous regardions, tout ce que nous voyons est la vérité, mais les accords que nous avons conclus et les croyances que nous entretenons nous privent d’yeux pour la voir.

Nous ne voyons pas la vérité parce que nous sommes aveugles, en raison des fausses croyances encombrant notre esprit. Nous avons besoin d’avoir raison et de donner tort aux autres. Nous avons confiance en nos croyances et celles-ci nous condamnent à souffrir. C’est comme si vous viviez au beau milieu d’un brouillard, ne vous permettant pas de voir plus loin que le bout de votre nez, un brouillard qui n’est même pas réel, qui n’est qu’un rêve, votre rêve de vie personnel, ce que vous croyez, tous les concepts concernant qui vous êtes, tous les accords que vous avez passez avec autrui, avec vous-même et même avec Dieu.



Votre esprit est un brouillard que les Toltèques appellent mitote (prononcez mi-to-té). Votre esprit est un rêve dans lequel des milliers de personnes parlent en même temps, et personne ne comprend personne. (…) En Inde on appelle le mitote « maya », ce qui signifie « illusion ». C’est l’idée que se fait la personnalité du « Je suis ».

C’est pour cela que les humains résistent à la vie. (…) Etre simplement soi-même, voilà ce que l’on redoute le plus.

Don Miguel Ruiz, Les Quatre accords toltèques, la voie de la liberté personnelle, 1997. Traduction Olivier Clerc, éditions Jouvence, 1999, pp. 25-31

lundi 30 mai 2011

La nature énergétique de la perception. Carlos Castaneda




L’être humain, il est lui-même, comme toutes choses fait d’émanations de l’Aigle ; « un homme, qu’il soit mendiant ou roi, est un œuf lumineux ». L’homme, quand il se regarde et qu’il regarde ses semblables, et les « choses de son monde », se prend et prend cela pour un monde d’objets ; mais, pour le voyant, c’est faux : ce sont les « émanations de l’Aigle ». Pour un voyant, la nature de la connaissance rationnelle est fausse, radicalement fausse, non pas que le monde soit radicalement illusoire, mais parce que c’est une île qui se prend pour l’archipel, une infime possibilité qui est prise pour le « grand tout » - une connaissance résiduelle et non une connaissance immédiate et opérative.
Ce qui sépare surtout le point de vue de l’homme ordinaire et celui du voyant, c’est que le premier croit être un corps physique, solide, doué d’une conscience, au sens de « mental », c’est-à-dire d’une personnalité, d’un « moi », d’une « raison » (…) vivant dans un monde solide et objectif : il est un sujet, mais se saisit comme objet, et ne parvient pas à saisir ce merveilleux « je » sujet d’expériences, par incapacité à sauter par-dessus son ombre.
Pour le voyant, selon Castaneda, « nous sommes perception » - l’être humain est ainsi un ensemble d’émanations de l’Aigle, enfermés dans un œuf lumineux. Ainsi, à l’ intérieur comme à l’ extérieur, il n’y a que les émanations – les émanations captives et les émanations en liberté.
L’ « individualité » subtile est donc bornée par les parois d’un œuf lumineux, ou d’un cocon. Le point de vue de l’homme rationnel dépend uniquement de la position du « point d’assemblage », c’est-à-dire des « émanations » qui sont utilisées, et du « faisceau » qui est assemblé, actualisé, éclairé par la « volonté » ou « intention » : percevoir, c’est assembler un monde, et le monde quotidien est le résultat de cet assemblage ; il est donc en somme très relatif, et toutes les constructions faites à son sujet ressemblent à des châteaux de cartes – tout ce qui occupe la raison, les idées dont il se repaît.
« Ce que nous pensons ou disons est fonction du point d’assemblage ». Réaliser cela est l’exploit du sorcier. L’œuf lumineux qui est la réalité énergétique de l’être humain comporte une multitude d’émanations, mais l’être humain comporte une multitude d’émanations, mais l’homme n’en utilise qu’une très humble partie. Le monde quotidien est un « alignement » d’émanations très ordinaires, c’est-à-dire une mise en œuvre de possibilités très limitées. Nous nous servons ordinairement, pour percevoir notre « monde » d’une petite part de notre potentialité, toujours la même, laissant de côté, inutilisées, toutes les autres.
« Quand les voyants déplacent leur point d’assemblage, ils ne sont pas confrontés à une illusion, mais à un autre monde. » Le déplacement de la perception et la focalisation sur d’autres mondes n’est pas considérée comme un voyage dans un monde onirique irréel. Les autres mondes sont tout aussi réels et irréels que le monde ordinaire. Aucun n’est doué d’ipséité, n’est substantiel, mais chacun est fonction de l’attention qui s’y accroche. Ils sont d’une certaine façon engendrés par la perception, mais la perception ne les crée pas : elle se focalise dessus, les découvre, les assemble, ce qui fait que le sorcier a affaire aux mondes dont il porte la possibilité en lui. Le sorcier est comparable à quelqu’un qui aurait la faculté de choisir entre plusieurs stations de radio ou plusieurs chaînes de télévision, ou de projeter, à l’aide d’une caméra, plusieurs films, de son choix.
Don Juan dit à Castaneda que les mondes ne sont ni réels ni irréels. « Le monde est et n’est pas ce qu’il paraît… il n’est pas aussi solide et réel qu’on le croit, mais il n’est pas un mirage. » (…)
« Le mirage n’est pas dans la solidité du monde, mais dans la fixation du point d’assemblage en un endroit, quel qu’il soit ». Quand la perception de l’homme est immobilisée, il perd de vue la nature même de la perception, et ainsi la conscience de sa nature et de sa liberté. Il devient prisonnier du monde qu’en quelque sorte il projette, comme le monde solide et connu est le reflet de la paroi de la « bulle de perception ». Il s‘agit finalement, dit don Juan à Castaneda, de « brancher » et de « rebrancher » sa perception – d’assembler un faisceau, et d’en assembler un autre.
Ce qui compte, dit encore Don Juan, c’est le vouloir, l’intention, qui est le commandement de l’Aigle, et qui « éclaire » les filaments, actualisant les mondes ainsi assemblés. La perception est l’ « accord des émanations qui se trouvent à l’intérieur de notre cocon avec celles qui se trouvent à l’extérieur », ce qui est appelé l’alignement. Mais ce sont les mêmes, à l’extérieur comme à l’intérieur. Il s’agit seulement de les brancher grâce à la volonté.
L’important c’est donc le vouloir, que le sorcier doit faire sien, ce qui veut dire que son intention doit être celle de l’Aigle. »

Bernard Dubant, Castaneda, Le Retour à l’Esprit, 1989, Guy Trédaniel, pp. 51-54

mardi 19 avril 2011

Corona Borealis








Corona Borealis

mais tu as déjà vécu en Grèce, et l’inconscience radieuse de
la nature d’avant l’inconscient avait déjà choisi, pour y élever son
feu original, secrètement la pierre de ton corps –

et ta démarche aussi j’ai su la reconnaître,
quand sur la plage tu évitais, comme en dansant, les blanches
racines d’olivier perdues dans la chevelure chaotique des algues –

mais la limpide, l’héroïque, la si terrible gloire de
ton passage dans une chair appellera-t-elle un jour, en toi
la belle tristesse d’une âme, et celle-ci se réveillera-t-elle au

monde, pour que tu le brûles et détruises, amoureusement, de ton
haleine mentale, si dédoublée en toi-même par l’immémoire la
plus obscure de l’être, tu en venais à t’apitoyer

ainsi qu’une jeune mère, virginalement sur le noyau
de l’ancienne prédestination galactique de notre souche, que tu
envelopperais alors, ô claire douceur du Voile d’Athéna, afin que

renaîsse en elle, à travers toi et avec toi, la conscience
non-humaine, la brise scintillante venue d’Orion, l’unique respiration
cosmogonique de notre survivance dans la saison nocturne du néant



Jean Parvulesco, Corona Borealis
In : Traité de la chasse au faucon, L'Herne, Paris, 1984, p.89

lundi 18 avril 2011

Au-delà des apparences. Algernon Blackwood




L'aventure va au-devant de l'aventureux, les événements mystérieux surgissent devant ceux qui, par don d'émerveillement ou par imagination en guettent l'arrivée; mais la plupart des gens passent devant des portes entrebâillées en les croyant closes et ne prennent pas garde aux vagues frémissantes du grand rideau des apparences qui dissimule le monde des causes premières.
Il faut aux hommes une sensibilité exacerbée par des souffrances intimes exceptionnelles ou due à une tendance naturelle héritée d'un lointain passé pour leur faire prendre, bon gré mal gré, conscience d'un monde plus vaste qui se trouve là, à leur portée, et leur apprendre qu'à tout instant une combinaison fortuite d'états d'âme et de forces peut les inciter à franchir cette frontière mouvante.
Toutefois, certains hommes sont nés avec, au fond de leur coeur, cette terrible certitude et n'ont besoin d'aucun apprentissage. Jones appartenait sans aucun doute à cette élite.
Toute sa vie, il avait compris que ses sens ne pouvaient lui fournir qu'une succession plus ou moins intéressante d'apparences trompeuses; l'espace, tel que les hommes le mesurent, n'est qu'une source d'erreurs; le temps que l'horloge divise en une succession de minutes, n'est qu'une absurdité fondée sur l'arbitraire; tout ce que ses sens percevaient ne constituait, en fait, qu'une grossière image des réalités dissimulées par le rideau; il essayait sans trêve de les atteindre et il y parvenait parfois. Il avait toujours été conscient, en tremblant, de se trouver à la frontière d'une autre région où le temps et l'espace ne sont que vues de l'esprit, où les souvenirs léguées par les générations passées s'étalent en pleine lumière; où les forces sous-jacentes qui foisonnent en tout être humain sont clairement révélées, et il pouvait voir les ressorts secrets dissimulés au coeur du monde. De plus, ses fonctions d'employé de bureau dans une compagnie d'assurance contre l'incendie, qu'il remplissait scrupuleusement, ne lui permettait pas, cependant, d'oublier que derrière les murs de briques enfumées à l'abri desquelles une centaine d'hommes grattaient du papier sous des lampes électriques, il y avait une région de gloire où la partie la plus importante de son être évoluait, s'attardait, trouvait sa raison d'exister. Car, dans cette région, il croyait jouer le rôle de spectateur à l'égard de sa vie laborieuse de tous les jours, assister dans une attitude sereine au cours des événements sans être atteint, dans son âme, par les souillures, le bruit, l'agitation vulgaire du monde extérieur.
Et ce n'était pas un simple rêve poétique. Jones ne se plaisait pas à jouer à l'idéaliste dans le seul but de s'amuser. C'était chez lui une conviction vivante, effective. Il était tellement persuadé que le monde extérieur résultait d'une vaste tromperie exercée sur lui par des sens rudimentaires, qu'il lui arrivait, en contemplant un vaste bâtiment comme la cathédrale Saint-Paul, de se dire qu'il n'y aurait rien de surprenant à la voir soudain se mettre à trembler comme un amas de gelée et ensuite fondre complètement, tandis qu'à sa place se trouverait brusquement révélée une masse colorée, animée de vibrations amples et confuses, c'est-à-dire la splendeur authentique - le principe spirituel - dont elle est la représentation pétrifiée.

Algernon Blackwood, La Folie de Jones, 1907, in Le Camp du Chien, Denoël, collection "Présence du futur", traduction Jacques Parsons, 1975

jeudi 14 avril 2011

La Robe orange. Jean Parvulesco

ce qui vise à l'honorer
trouve sa source là-haut
Catharina Regina von Greiffenberg




dressé contre la ruche entière, contre sa persistance au
cours de ta mémoire non délaissée, contre ce qui
exalte les occurrences de ta plus sombre lumière,
clairs sentiers de la raison longeant les précipices d’une
flamme très faible en moi, qui seule dans la honte
dans les salines profondes de notre déréliction, ô écumante
produira le cher désir, et l’être qui t’emportera
vivante, ensoleillée, mais si lointaine de moi
vers l’angle demeuré, où toutes les vagues s’apaisent

vouloir encore que cet amour nous en revienne, et que ta chair
s'embrase sous mon souffle, à la tombée du jour, dans cette
délégation sans astres en subissant une loi plus fortunée, Belle Al-
liance ontologique du Règne et de ses démonstrations immenses,
qui marquent sous l'horizon les privilèges de ta nais-
sance, à peine dévoyées : car tu seras produite par l'espérance, et
par la Foi stagnante dans les ornières d'une conscience fidèle à
l'ordre ancien, fidèle en Charité à la rumeur de l'océan qui se
lève, tumultueusement, vers les falaises rhétoriques de
ces hauteurs sans nom, à l'Est de la Grande Ourse; toi seule
dans la splendeur de tes dépouilles, et surmontée de quels lim-
pides pâturages d'air, l'éblouissante cosmogonie de tes genoux donnée
pour une visitation de l'Eveillée aux Draps, comme l'ombre
hyperboréenne lui entourant l'Epaule Droite; morsure du laurier des
âges sans ténèbres, éclat d'un sang que n'épargnèrent les Roses

avec les ronces laiteuses de ma tristesse, nouées en dragonnade
dans la toison euclidienne de son portail foudroyé en Béthanie,

qu'une plénitude plus ancienne que son retour l'escorte en débandade
dans l'éloignement des sentiers perdus, hors la forêt à peine jaunie


Jean Parvulesco, O oublieuse de tout, le voudras-tu qu'il s'en souvienne
In : Traité de la chasse au faucon, L'Herne, Paris, 1984, pp.11-13

mercredi 13 avril 2011

Mobiliser les ressources de l'organisme pour percevoir. Carlos Castaneda




Don Juan Matus assurait que les êtres humains, en tant qu’organismes vivants, possédaient un mode de perception prodigieux qui, malheureusement, engendrait une fausse conception des choses, une apparence trompeuse : le flux d’énergie pure qui leur parvient de l’univers en général est transformé en données sensorielles, interprétées ensuite en fonction d’un système de référence strict que les sorciers appellent la forme humaine. C’est cet acte magique d’interprétation de l’énergie pure qui suscite l’impression fausse, la conviction nourrie par les humains que leur système d’interprétation est tout ce qui existe.
Don Juan illustrait ce phénomène en prenant un exemple. Il disait que l’arbre, tel que les humains le connaissent, relève davantage de l’interprétation que de la perception. Il observait que pour établir la présence d’un arbre, tout ce dont les êtres humains ont besoin est un rapide coup d’œil qui ne leur apprend pas grand chose. Le reste est un phénomène qu’il décrivait comme l’appel de l’intention, l’intention de l’arbre ; c’est-à-dire l’interprétation de données sensorielles relatives à ce phénomène spécifique que les humains appellent arbre. Tout l’univers des hommes est, comme dans cet exemple, composé d’un répertoire sans fin d’interprétation où les sens humains jouent un rôle minimal, assurait-il. En d’autres termes, seul le sens de la vision touche l’influx énergétique qui provient de l’univers ; encore n’est-ce que de manière très sommaire. (…)

A en croire Don Juan, les shamans de l’ancien Mexique décrivaient l’intention comme une force éternelle qui imprègne tout l’univers, une force qui a conscience d’elle-même au point de répondre aux appels et aux commandements des shamans. Grâce à l’intention, ces shamans étaient capables de libérer non seulement toutes les facultés de perception, mais aussi toutes les possibilités d’action humaine. Par l’intention, ils accédaient aux modes d’expression les plus inconcevables.
Don Juan m’a enseigné que la limite des facultés de perception humaines est appelée la bande de l’homme, ce qui signifie que les possibilités humaines s’inscrivent dans une certaine étendue déterminée par l’organisme. Les frontières qui la circonscrivent ne sont pas les traditionnelles limites de la pensée organisée : elles englobent la totalité des ressources que renferme l’organisme humain. Don Juan pensait que ces ressources n’étaient jamais exploitées et qu’elles ne trouvaient pas à s’exprimer, confinées qu’elles étaient par des idées préconçues sur les limitations de l’homme, sans rapport avec son potentiel réel.
Il affirmait, de la manière la plus catégorique, que puisque l’énergie telle qu’elle est perçue lorsqu’elle circule dans l’univers se présente sous une forme qui n’a rien d’arbitraire ni d’idiosyncrasique ceux qui voient sont en présence d’expressions spontanées de l’énergie, sans interférences ni déformations imputables à l’homme. Il s’ensuit que leur perception est, en elle-même et par elle-même, la clé qui libère le potentiel humain si bien cadenassé qu’il n’entre jamais en ligne de compte. Pour y parvenir, il est indispensable de mobiliser la totalité des facultés de perception humaines.

Carlos Castaneda, Passes magiques, 1998. Editions du Rocher, 1998, traduction Emmanuel Scavée, pages 47, 49-50

samedi 26 mars 2011

Les sept principes de l’art de traquer. Carlos Castaneda




Connaître son environnement


"Le premier principe de l’art de traquer est que les guerriers choisissent leur champ de bataille. Un guerrier ne se lance jamais dans une bataille sans connaître le terrain"

Se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire

"Se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire est le deuxième principe de l’art de traquer. Un guerrier ne complique pas les choses. Il s’efforce d’être simple."

Engager sa vie sur une décision

"Il applique toute sa concentration à décider s’il s’engage ou non dans la bataille, chaque bataille étant une bataille pour sa vie. Tel est le troisième principe de l’art de traquer. Un guerrier doit être prêt à prendre sa dernière décision ici et maintenant. Mais pas n’importe comment."

S’abandonner à son pouvoir

"Un guerrier se détend et s’abandonne : il ne craint rien. C’est à cette seule condition que les pouvoirs qui guident les êtres humains lui ouvriront la voie et l’aideront. A cette seule condition. Tel est le quatrième principe de l’art de traquer."

Faire une pause


"Lorsqu’ils sont confrontés à des situations ingérables, les guerriers se retirent pendant un moment. Ils laissent cheminer leurs pensées. Ils occupent leur temps avec autre chose. Avec n’importe quoi. Tel est le cinquième principe de l’art de traquer."

Compresser le temps


"Les guerriers compressent le temps ; c’est le sixième principe de l’art de traquer. Chaque instant compte. Dans une bataille pour la vie, une seconde est une éternité, une éternité qui peut décider de l’issue. Les guerriers ont pour objectif la victoire, donc ils compressent le temps. Ils ne perdent pas un seul instant."

Observer depuis les coulisses

"Avant d’appliquer le septième principe de l’art de traquer, il faut avoir appliqué les six autres : un traquer ne se met jamais au-devant de la scène. Il surveille toujours depuis les coulisses."

Carlos Castaneda, La Roue du Temps, 1998, traduit de l’américain par Céline Mimouni-Cazals, éditions du Rocher, 1999, extraits pp. 215-220

"Appliquer ces principes produit trois résultats. Le premier est que les traqueurs apprennent à ne jamais se prendre au sérieux ; ils apprennent à rire d'eux-mêmes. S'ils ne craignent pas de passer pour des idiots, ils peuvent tromper n'importe qui. Le deuxième c'est que les traqueurs apprennent à avoir une patience infinie. Les traqueurs ne se hâtent jamais. Le troisième résultat, c'est que les traqueurs apprennent à avoir une capacité d'improvisation infinie."

Carlos Castaneda, Le Don de l'Aigle, 1981, traduction Guy Casaril, éditions Gallimard, 1982.

lundi 28 février 2011

Les sept portes du Rêve. Taisha Abelar



« Tu ne le croiras peut-être pas, mais toi et moi sommes fondamentalement pareils.
- En quoi, Emilito ?
- Nous sommes tous les deux un peu dingues, dit-il avec un visage des plus sérieux. Fais bien attention et souviens-toi de ceci. Pour que toi et moi soyons sains d’esprit, nous devons travailler avec acharnement à équilibrer non le corps ou l’esprit mais le double. »
Je ne voyais pas l’intérêt de le contester ou d’être d’accord avec lui. Mais, en me rasseyant à la table de la cuisine, je demandai :
« Comment pouvons-nous être sûrs d’équilibrer le double ?
- En ouvrant nos portes, répondit-il. La première porte est dans la plante du pied, à la base du gros orteil (…)
« La deuxième porte est la zone incluant le mollet et le creux du genou, dit-il en se penchant et passant la main sur mes jambes. La troisième est située aux organes sexuels et au coccyx. » (…)
« La quatrième et la plus importante est dans la région des reins », dit-il. (…)
« Le cinquième point est entre les omoplates, dit-il. Le sixième est à la base du crâne. Et le septième au sommet de la tête.
(…)
Si notre premier centre ou le deuxième est ouvert, nous transmettons une certaine sorte de force que les gens peuvent trouver intolérable, continua t-il. Par contre, si la troisième et la quatrième porte ne sont pas fermées comme elles sont censées l’être, nous transmettons une certaine force que les gens trouveront extrêmement attirante. »
(…)
Bon. Clara m’a assurée que tu t’étais débarassée de la majeure partie de ton apitoiement sur toi-même et de ta suffisance par la récapitulation. Récapituler ta vie, surtout ta vie sexuelle, a desseré encore plus certaines de tes portes. Le craquement que tu entends à ta nuque est le moment où ton côté droit et ton côté gauche se sont séparés. Cela laisse une brêche directement au milieu de ton corps où l’énergie monte jusqu’au cou, l’endroit où le son est entendu. Entendre ce « pan » signifie que ton double est sur le point de devenir conscient.
- Que devrais-je faire quand je l’entends ?
- Savoir que faire n’est pas tellement important parce que nous ne pouvons pas faire grand-chose. Nous pouvons soit rester assis les yeux fermés, soit nous lever et bouger. L’important est de savoir que nous sommes limités parce que notre corps physique contrôle notre conscience. Mais si nous sommes capables d’inverser la situation de sorte que notre double contrôle notre conscience, nous pouvons faire pratiquement tout ce que nous imaginons. »
(…)
Tu ne peux apprendre sur le double qu’en agissant.
(…)
Il me dit de fermer les yeux et de me concentrer sur la respiration. Tout en me détendant, je devais former l’intention d’une force ascendante jusqu’à ce que je puisse toucher les branches du haut avec une sensation venant de la porte au sommet de ma tête. Ce serait assez facile pour moi, expliqua t-il, car j’allais utiliser mon ami l’arbre comme support. L’énergie de l’arbre formerait une matrice pour l’expansion de ma conscience.
Après m’être concentrée un certain temps sur ma respiration, je sentis une énergie vibrante monter le long de mon dos, essayant de se pousser hors du sommet de ma tête. Puis quelque chose s’ouvrit en moi. A chaque inspiration, une ligne s’allongeait jusqu’en haut de l’arbre ; à l’expiration, la ligne était à nouveau tirée dans mon corps. La sensation d’atteindre le haut de l’arbre augmenta à chaque respiration jusqu’à ce que j’aie vraiment l’impression que mon corps croissait, devenant aussi grand et volumineux que l’arbre.
A un moment, une affection et une empathie profondes pour l’arbre m’enveloppa. Ce fut à cet instant précis que quelque chose monta avec puissance le long de mon dos et hors de ma tête, et je me retrouvai en train de regarder le monde depuis les branches du haut. Cette sensation ne dura qu’un instant, car elle fut interrompue par la voix du gardien m’ordonnant de redescendre et de couler à nouveau dans mon corps.

Taisha Abelar. Le passage des sorciers. Voyage initiatique d’une femme vers l’autre réalité. 1992. Editions du Seuil, 1998, traduction Sylvie Carteron. Extraits pp.293-296

dimanche 30 janvier 2011

Antonin Artaud. Retrouver l'Absolu avec le Peyotl




A force de voir autour de moi mentir les hommes, mentir sur ce qui fait être idée, ce refus imbécile de s’avancer jusqu’aux idées, j’ai éprouvé le besoin de quitter l’homme et de m’en aller, où je pourrai enfin librement m’avancer avec mon cœur, tout ce cœur qui devant ma conscience attentive cueille et déblaie les émotions d’images qui lui viennent de l’Absolu circulaire, ce flot tissu perçant ma colonne vertébrale et que mon cœur ensuite vers mon plexus rejette avec le spasme d’une mer. (…) On voit Dieu quand on le veut bien, et voir Dieu c’est ne pas être satisfait de la petite enclave des sensations terrestres qui n’ont jamais fait que d’un peu plus ouvrir la faim d’un moi et d’une conscience entière, que ce monde ne cesse pas d’assassiner et de tromper.
Un jour j’ai été loin de Dieu, mais jamais non plus je ne me suis senti si loin de ma propre conscience, et j’ai vu que sans Dieu il n’y a pas de conscience ni d’être, et que l’homme qui se croit encore vivre ne pourra plus jamais rentrer en soi.
C’est ainsi que poussant vers Dieu, j’ai retrouvé les Tarahumaras.
La plus haute idée de la conscience humaine et de ses universels répondants : Absolu, Eternité, Infini, existe encore chez cette race de vieux Indiens qui disent avoir reçu le Soleil pour le transmettre aux méritants, et qui dans les rites du Ciguri ont conservé la porte organique de la preuve, par laquelle notre être, que l’impure assemblée des êtres a rebuté, sait qu’il est lié à cet au-delà des perceptions corporelles où le Cœur du Divin se consume à nous appeler.
(…)
Il arrive souvent que la nuit monte mal sur l’âme et de telle sorte que celle-ci, forcée de tentations et lasse, ne sait plus très bien d’où elle vient : d’en haut ou d’en bas, de la lumière ou des ténèbres. C’est alors que le peyotl donné par Jésus-christ intervient. Il prend l’âme derrière le dos et la rassied dans la lumière éternelle, telle que venue de l’Esprit d’en haut ; et la maintenant dans cet En-Haut il lui apprend à distinguer entre elle et cette énergie insondable qui est comme l’infini multiple de ses propres capacités et qui commence là où, milliards de milliards appelés êtres, nous nous éteignons et tarissons.
- Si haut que je sois monté dans les ténèbres du mental je n’ai pas toujours conscience de m’être décidé pour les raisons les plus claires pour ceci ou pour cela. – Il y a entre le moi et le non-moi une guerre que les siècles jusqu’ici n’ont pas encore tranchée. L’Illusoire que je n’aime pas me donne bien souvent l’impression d’occuper ma conscience avec une vigueur séductrice bien plus forte que le Réel. – C’est qu’avant moi il y a la tentation : tentation d’être ceci ou cela, comme ceci ou comme cela, celui-ci ou celui-là. C’est la raison de cet épouvantable combat que dans le pré-conscient de ma Volonté et de mes Actes j’ai toujours mené avec ce qui n’est pas moi. – Mais qui me dira en vertu de quoi je me suis décidé à choisir ma conscience. L’homme vit le Bien et la Mal comme si une force les lui dictait mais il ne s’est jamais vu à la Source distributrice des impulsions innomées qui le portent à juger et à préférer. Quand il fait le Bien il le juge meilleur, rassurant et très préférable, mais quand il fait le Mal, ou quand un instant il y pense il se demande si ce n’est pas lui par hasard qui serait le meilleur, et pour quelles raisons, ces raisons justement disparues de sa conscience et que le Mal vient d’enténébrer, le Bien a été conçu par lui comme Bon et le Mal comme mauvais, alors que Dieu (…) n’a jamais cessé de lui dire.
A s’accepter ainsi sans curiosité pour Dieu et sans problème, l’homme n’est plus cet inerte automate, générateur d’ennui et de folie, qu’a déserté toute conscience, et que l’âme encore pure a fui, parce qu’elle sent percer le moment où cet Automate va accoucher de la Bête (…).
J’ai donc senti qu’il fallait remonter le courant et me distendre dans ma pré-concience jusqu’au point où je me verrai évoluer et désirer. Et le Peyotl m’y a mené (…).
Et les êtres ont beau ânonner que les choses sont telles quelles et qu’il n’y a plus rien à chercher, moi, je vois bien qu’ils ont perdu pied, et que depuis longtemps ils ne savent plus ce qu’ils disent, car les états avec lesquels ils se tendent au-dessus du flot des idées, et où l’on prend les mots pour parler, ils ne savent plus où ils sont allés les chercher.

Antonin Artaud, Supplément au voyage au pays des Tarahumaras (1955), In Les Tarahumaras, Gallimard, 1971, extraits p. 96, 98-100

Ecouter le podcast Le rite du Peyotl chez les Tarahumaras

mercredi 19 janvier 2011

Carlos Castaneda. Le redéploiement de l'énergie (Passes magiques ou Tenségrité)




La tendance naturelle des êtres humains, disait-il, est d’expulser l’énergie hors des centres vitaux qui, sur le côté droit du corps, sont situés juste au bord de la cage thoracique, dans la région du foie et de la vésicule biliaire ; du côté gauche, au bord de la cage thoracique encore, dans la région du pancréas et de la rate ; dans le dos, juste derrière des deux autres centres, autour des reins et un peu au-dessus, du côté des glandes surrénales ; à la base du cou, sur le V formé par le sternum et les clavicules ; et chez les femmes autour de l’utérus et des ovaires.
- Comment les humains expulsent-ils cette énergie, don Juan ? questionnai-je
- En se rongeant les sangs, répondit-il. En succombant au stress de la vie quotidienne. Les contraintes journalières prennent un lourd tribut sur le corps.
- Et qu’advient-il de cette énergie, don Juan ?
- Elle se rassemble à la périphérie de la boule lumineuse, pour former un épais dépôt, comme une écorce. Les passes magiques s’appliquent à l’être humain tout entier, en tant que corps physique et en tant qu’agrégat de champs énergétiques. Elles remuent l’énergie qui s’est accumulée dans la boule lumineuse et la renvoient vers le corps physique. (…) La véritable magie de ces passes tient dans le fait qu’elles renvoient les sédiments d’énergie vers les centres vitaux, d’où la sensation de bien-être et de vigueur qu’éprouve le praticien.

Carlos Castaneda, Passes magiques, 1998. Editions du Rocher, 1998, traduction Emmanuel Scavée, page 25.

Antonin Artaud. Le Peyotl : ouvrir la conscience


Jamais un Européen n’accepterait de penser que ce qu’il a senti et perçu dans son corps, que l’émotion dont il a été secoué, que l’étrange idée qu’il vient d’avoir et qui l’a enthousiasmé par sa beauté n’était pas la sienne, et qu’un autre a senti et vécu tout cela dans son propre corps, ou alors il se croit fou et de lui on serait tenté de dire qu’il est devenu un aliéné. Le Tarahumara au contraire distingue systématiquement entre ce qui est de lui et ce qui est de l’Autre dans tout ce qu’il pense, sent et produit. Mais la différence entre un aliéné et lui c’est que sa conscience personnelle s’est accrue dans ce travail de séparation et de distribution interne, auquel le Peyotl l’a conduit, et qui renforce sa volonté. S’il semble savoir beaucoup mieux ce qu’il n’est pas que ce qu’il est, en revanche il sait ce qu’il est et qui il est beaucoup mieux que ce que nous savons nous-mêmes ce que nous sommes et ce que nous voulons. « Il y a, dit-il, dans tout homme un vieux reflet de Dieu où nous pouvons encore contempler l’image de cette force d’infini qui un jour nous a lancés dans une âme et cette âme dans un corps et c’est à l’image de cette Force que le Peyotl nous a conduits parce que Ciguri nous rappelle à lui"
(…)
Le Peyotl ramène le moi à ses sources vraies. Sorti d’un état de vision pareille on ne peut plus comme avant confondre le mensonge avec la vérité. On a vu d’où l’on vient et qui l’on est, et on ne doute plus de ce que l’on est. Il n’est plus d’émotion ni d’influence extérieure qui puisse vous en détourner (…) le Peyotl c’est L’HOMME non pas né, mais INNÉ (…). [La conscience] sait ce qui est bon pour elle et ce qui ne lui vaut rien : et donc les pensées qu’elle peut accueillir sans danger et avec profit, et ceux qui sont néfastes pour l’exercice de sa liberté.
(…)
Or il y a une chose que les prêtres du Peyotl au Mexique m’ont aidé à remarquer et que le peu de Peyotl que j’ai pris a ouverte dans ma conscience. C’est que c’est dans le foie humain que se produit cette alchimie secrète et ce travail par lequel le moi de tout individu choisit ce qui lui convient, l’adopte ou le rejette parmi les sensations, les émotions, les désirs, que l’inconscient lui forme et qui composent ses appétits, ses conceptions, ses croyances vraies, et ses idées. C’est là que le Je devient conscient et que son pouvoir d’appréciation, de discrimination organique extrême se déploie. Parce que c’est là que Ciguri travaille à séparer ce qui existe de ce qui n’existe pas. Le foie semble donc être le filtre organique de l’Inconscient.
J’ai trouvé des idées métaphysiques semblables dans les œuvres des vieux Chinois. Et d’après eux le foie est le filtre de l’inconscient mais la rate est le répondant physique de l’infini. Cela d’ailleurs est une autre question.
Mais pour que le foie puisse remplir sa fonction il faut au moins que le corps soit bien nourri.


Antonin Artaud, Le rite du Peyotl chez les Tarahumaras, 1943, in Les Tarahumas, Gallimard, 1971, collection Idées/Gallimard, 1978, extraits pages 19, 31 et 33