dimanche 13 juin 2010

L'Axe Majeur - Jean Parvulesco




Le tracé magnétique de l’Axe Majeur court donc depuis la Génie de la Bastille jusqu’à l’Ile de la Cité, où il investit solénoïdalement le bloc architectonique fondamental de Notre-Dame. Mais, avant sa mise en tourbillon magnétique à Notre-Dame, qu’il est obligé d’entourer par huit fois, l’Axe Majeur doit nécessairement entailler, longer en son milieu – dans ses cieux, et dans ses profondeurs les plus obscures – l’Ile Saint-Louis, pour rejoindre ensuite, en continuation aérienne et tectonique, successivement Saint Germain l’Auxerrois et le Louvre, l’Arc du Carrousel, les Tuileries, la soi-disant place de la Concorde, les Champs Elysées et l’Arc de Triomphe, descendre l’avenue Foch ; plonger dans le tourbillon négationnel de la Porte Maillot, traverser Neuilly en direction de l’Arche de la Défense, qui l’intensifient en le polarisant à travers ses parois de reconsidération, continuera, par dessus le morcellement dogmatique des champs et des marécages, par dessus les méandres de la Seine, de l’Oise, jusqu’au grand appareil lacustre de Cergy, où, par dessus les Lacs Noirs, par dessus les Etangs de Ham, l’Axe Majeur va aboutir aux Douzes Colonnes de l’Occident et, ensuite, à l’Esplanade, à la « Grande Esplanade » qui marque, elle, l’ouverture spatiale propre du Palais Blanc du Belvédère et du site architectonique et mécosmologique se trouvant sous le contrôle de celui-ci. Au-delà du Belvédère, abruptement : l’insoutenable immémoire de l’Atlantide, le ru préontologique du passé antérieur.
Jean Parvulesco. En approchant la Jonction de Vénus. Editions Arma Artis, 2004, p.16

Les mystères de l'Axe Majeur de Cergy - Jean Parvulesco (1)





Je m’étais rendu à Cergy Saint-Christophe, dans le Val d’Oise, et j’y ai eu à passer quelques années, de 1986 à 1991, forcé par l’obligation de faire que l’on perde ma trace, que je « disparaisse de la circulation » en plongeant plus ou moins dans la clandestinité le temps que s’apaisassent les remous provoqués par certaines de mes activités ayant débordé le cadre habituellement assez confidentiel de ce que j’étais en train de tenter d’organiser à ce moment-là, subversivement, contre les arrangements du pouvoir alors en place. Quand on agit périlleusement, il est nécessaire de ne pas oublier qu’il faille, parfois, s’arrêter d’agir, se résigner à avoir recours à l’endormissement dogmatique sans faille devant faire suite à la suspension préventive de l’entreprise en cours, retenir son souffle comme si l’on venait soi-même de brusquement cesser d’exister. Changer totalement d’identité, s’inventer une vie n’ayant plus rien de commun avec son existence précédente : le temps qu’il faudra pour déjouer l’attention extérieure qui se serait déclarée un peu trop proche, voire trop entreprenante à l’égard de l’action que l’on poursuit soi-même dans l’ombre. Tel était, en fait, le problème auquel je m’étais trouvé amené à faire face en allant me cacher, disparaître dans l’accueillant paysage d’ensablements et de lacs, de collines boisées, de prés mouvants et secrets, de villages abandonnés, de sombres et somptueuses ruines du Val d’Oise, que recouvrent à profusion une végétation épaisse, ensauvagée, pleine d’ombres incertaines, de rêves suspendus.
Cependant, une fois sur place, et comme soudain hors d’atteinte, j’ai dû prendre connaissance, progressivement, des influences d’ordre supérieur, cosmiques, supra-humaines – voire anti-humaines – qui s’exerçaient occultement et en toute puissance sur l’espace intérieur de la région concernée par l’aboutissement de l’Axe Majeur dans le Val d’Oise, influences auxquelles je fus moi-même immédiatement et tout à fait irrationnellement assujetti, sollicité à outrance et sans rémission.
Aussi – aujourd’hui, je n’hésiterai pas à le reconnaître, à l’avouer, les années de mon séjour à couvert dans le Val d’Oise furent marquées par le dédoublement médiumnique achevé de ma conscience de moi-même et du monde, de toute ma vie, entièrement surdéterminées par les commandements magnétiques des influences polaires secrètes se manifestant sur place, par les irradiations émanant des instances architectoniques et conceptuelles en état de suractivation permanente au terme de l’Axe Majeur, par la présence invisible des instances, des hiérarchies suprahumaines, d’origine galactique, à l’œuvre dans l’environnement local, maintenu sous le contrôle occulte de la Jonction de Vénus. Ayant conçu le dessein de m’y dissimuler, de m’y mettre à l’abri pour quelques temps, une fois que j’ai pénétré dans les fourrés magnétiques du Val d’Oise, je m’y suis fait happer, définitivement, amené à me soumettre sans la moindre retenue à la loi régnante en ces lieux de frontière, et de séparation occidentale ultime. Mais il s’agissait là d’une soumission qui, au-delà d’elle-même, portait à l’exaltation médiumnique et polaire, à l’assomption agissante d’une conscience de soi-même et de la réalité environnante vertigineusement libérée de tous les conditionnements, de tous les empêchements propres à l’actuelle sommation générale de déchéance d’un monde arrivé tout près de sa fin ? Ainsi ai-je donc été sollicité à approcher sur place le secret des voies de la libération cosmique, le mystère vivant de la Jonction de Vénus.

Jean Parvulesco. En approchant la Jonction de Vénus. Editions Arma Artis, 2004, pp.7-8

mercredi 9 juin 2010

Castaneda et la phénoménologie




« La perception ordinaire ne nous dit pas toute la vérité. Il doit y avoir quelque chose d’autre que le simple passage sur la terre, le seul fait de manger et de se reproduire », dit-il avec véhémence. Et avec un geste que nous interprétâmes comme une allusion au non-sens général et à l’immense ennui de la vie en sa monotonie quotidienne, il nous demanda :
« Tout ce qui nous entoure, qu’est-ce que c’est ? »
Le sens commun correspondrait à cet accord auquel nous sommes parvenus, à l’issue d’un long processus éducatif qui nous impose la conscience ordinaire comme unique vérité.
« L’art du sorcier, dit Castaneda, consiste précisément à amener l’apprenti à découvrir et à détruire ce préjugé perceptif. »
Selon lui, Edmund Husserl est le premier philosophe en Occident à avoir conçu la possibilité de « suspendre le jugement ». La méthode phénoménologique, sans les nier, « met entre parenthèses » les éléments qui soutiennent notre perception ordinaire.
Castaneda considère que la phénoménologie lui offre le cadre théorique et méthodologique le plus approprié pour comprendre l’enseignement de Don Juan. Pour la phénoménologie, l’acte de connaissance dépend de l’intention et non de la perception. La perception varie toujours en fonction d’une histoire, c’est-à-dire en fonction d’un sujet aux savoirs acquis, un sujet immergé dans une tradition déterminée. La règle la plus importante de la méthode phénoménologique, c’est cette idée d’aller « vers les choses elles-mêmes »
« La tâche que Don Juan a accomplie avec moi, insista Castaneda, a consisté à briser peu à peu les préjugés perceptifs jusqu’à la rupture totale. »
La phénoménologie « suspend » le jugement et se limite à la « description » de purs actes intentionnels.
Ainsi, par exemple, l’objet « maison », je le construis. Le référent phénoménologique est minime. C’est l’intention qui transforme le référent en quelque chose de concret et de singulier, poursuivit-il.
La phénoménologie, cependant, n’a pour Castaneda qu’une valeur méthodologique. Husserl ne dépassa jamais le niveau théorique et, par conséquent, n’atteignit pas l’être humain dans sa vie de tous les jours.
Pour Castaneda, l’homme Occidental – essentiellement l’homme européen – a atteint au grand maximum le niveau de l’homme politique. Cet « homme politique » serait l’ « épitomé » de notre civilisation.
« Don Juan, dit-il, avec son enseignement, ouvre la porte sur une autre sorte d’homme, beaucoup plus intéressant : un homme qui vit déjà dans un monde ou un univers magique. »
Comme je réfléchissais à cette notion d’ « homme politique », me revint en mémoire un livre d’Eduard Spranger intitulé Lebensformen : il y est dit que la vie de l’homme politique est « faite d’un enchevêtrement de relations de pouvoir et de rivalités ». L’homme politique est un homme d’autorité, dont le pouvoir contrôle aussi bien la réalité concrète que les êtres qui l’habitent. Le monde de Don Juan, au contraire, est un monde magique peuplé de forces et d’entités.
(...)
Est-ce que pour vous le corps entier est un organe de connaissance ? demandai-je ?
« - Bien sûr ! Le corps sait », me répondit-il.
En guise d’exemple, Castaneda évoqua les nombreuses possibilités de cette partie de la jambe qui va du genou à la cheville et où se trouverait un centre de la mémoire. (…) L’enseignement de Don Juan transforme peu à peu le corps en « scanner électronique » (…)
Le corps aurait la possibilité de percevoir la réalité qui, à son tour, révélerait les configurations de la matière elles aussi diverses.
Il était évident que, pour Castaneda, le corps a des possibilités de mouvement et de perception auxquelles la majorité d’entre nous n’est pas habituée. Il se leva et, nous montrant son pied et sa cheville, il nous parla des possibilités de cette partie du corps et du peu de chose que nous savons sur tout cela.
« Dans la tradition toltèque, affirma-t-il, on entraine l’apprenti à développer ces possibilités. C’est à ce niveau que Don Juan commence à construire. »
En méditant sur ces paroles de Castaneda, je fis un rapprochement avec le yoga tantrique et les différents centres, ou « chakras », que la maître éveille peu à peu au moyen de certains rituels. Dans le livre El círculo hermètico, de Miguel Serrano on lit que les « chakras » sont des « centres de conscience ». Dans le même livre, Carl G. Jung rapporte à Serrano une conversation avec un chef indien pueblo nommé Ochwian Biano, ou Lac de la Montagne.
« Il me parlait de l’impression que lui faisaient les Blancs, toujours si agités, toujours à la recherche de quelque chose, ou en train d’aspirer à quelque chose… d’après Ochwian Biano, les Blancs étaient fous, parce qu’ils prétendaient penser avec la tête, et il n’y a que les fous pour penser ainsi. Cette affirmation du chef indien me surprit beaucoup et je lui demandai de me dire avec quoi il pensait, lui. Il me répondit qu’il pensait avec le cœur. »

Graciela Corvalán, Conversation de fond avec Carlos Castaneda, 1992. Traduit de l’espagnol par Eva Martini. Editions de Cerf, 1994, 2ème édition, pp. 40-46

dimanche 6 juin 2010

L'alchimie taoïste de Gustav Meyrink, les Immortels volants





"Celui qui est devenu la cime d’un arbre, et qui porte consciemment en lui l’homme primordial qui est la racine, celui-là s’incorpore consciemment à cette communauté en passant par le martyre, c’est-à-dire : « La dissolution du cadavre et de l’épée"
Le secret de cette opération fut révélé jadis à des milliers et des milliers dans la Chine de l’Antiquité, mais il ne nous en est parvenu que des bribes.
Ecoute, par exemple.
Il y a certaines transmutations qu’on appelle Schi-kiai, c’est-à-dire la dissolution des épées. La dissolution du cadavre est la condition dans laquelle le corps du défunt devient invisible, tandis que lui-même est promu à l’immortalité.
Dans certains cas, le corps ne perd que la pesanteur, ou bien il conserve les apparences de la vie. Dans la dissolution des épées, le corps disparaît et il est remplacé dans le cercueil par une épée.
Telles sont les armes magiques destinées à l’heure du dernier combat.
Ces deux dissolutions constituent un art que les êtres plus avancés sur la voie communiquent aux disciples favorisés.
La tradition dit, dans le Grand Livre de l’Epée :
Il arrive, dans la dissolution du cadavre, que l’homme, une fois mort, revienne à la vie. Il arrive que la tête, sectionnée, reparaisse d’un côté. Il arrive que l’enveloppe subsiste, mais sans les os.
Les hauts d’entre les délivrés reçoivent, mais n’agissent pas ; les autres disparaissent en plein jour avec leurs cadavres. Ils peuvent devenir des « Immortels volants ».
(…)
"Mais maintenant je vais te parler du secret de la main, du secret du souffle et de la lecture du livre couleur de cinabre.
Ce livre est dit couleur de cinabre parce que, selon une croyance chinoise qui remonte à la plus haute antiquité, c’est la couleur des vêtements des Parfaits qui demeurent sur terre pour le salut de l’humanité.
De même qu’un homme ne peut comprendre le sens d’un livre s’il se contente de le tenir à la main ou de la feuilleter, sans le lire, de même le déroulement de son existence ne lui est d’aucun profit tant qu’il n’en a pas compris le sens ; les événements se succèdent comme les feuilles d’un livre : il les voit apparaître et disparaître, et à la dernière est écrit le mot : Fin
Il ne sait même pas que le livre continue à se rouvrir indéfiniment jusqu’à ce qu’il ait fini pour apprendre à lire.
Et, tant qu’il n’a pas appris cela, la vie demeure pour lui un jeu sans profit, où se mêlent joies et douleurs.
Mais lorsqu’enfin il commence à comprendre les paroles de vie qui y sont écrites, alors s’ouvrent les yeux de son esprit, qui commence à respirer et lire avec lui.
C’est là le premier degré sur la voie de la dissolution du cadavre, car le corps n’est autre chose que de l’esprit coagulé ; il se dissout quand l’esprit commence à s’éveiller, comme de la glace plongée dans l’eau commence à fondre si l’eau se met à bouillir.
Le livre de la destinée prend pour chacun toute sa signification dans la racine ; mais les lettres dansent une folle sarabande pour celui qui ne prend pas la peine de les déchiffrer tranquillement l’une après l’autre dans l’ordre où elles se trouvent.
C’est le cas des violents, des cupides, des ambitieux, des puritains, de ceux qui sont atteints du virus de vouloir façonner leur destinée autrement que la mort l’a prescrit dans le livre.
Mais celui qui ne se soucie plus de feuilleter, de voir défiler les pages, qui ne s’en fait plus une joie et ne s’en fait plus un souci, mais s’efforce en lecteur attentif d’en comprendre le sens mot par mot, devant celui-là s’ouvre aussitôt un livre de la destinée plus haute, jusqu’à ce qu’enfin, en tant qu’Elu, il trouve devant lui le Livre couleur de cinabre qui recèle tous les secrets.
C’est la seule voie qui permette de s’évader de la geôle du destin ; toute autre méthode n’est qu’une lutte angoissante et vaine dans le nœud coulant de la mort.
Les plus pauvres en cette vie sont ceux qui ne savant plus qu’il existe une liberté au-delà de la geôle, pareils à des oiseaux nés en cage qui, abondamment nourris, ont désappris à voler."

Gustav Meyrink, Le Dominicain blanc, Editions du Rocher, 1986, traduction A.D. Sampieri, pp.123-126.